dimanche 9 février 2020

Le Concept du libre-arbitre – 2ème Partie


בס״ד

Le Concept du libre-arbitre – 2ème Partie


Cet article peut être téléchargé ici.

Dans notre précédent article, nous avons analysé l'opinion générale, qui soutient, comme le Rambo''m, que chacun de nous a le libre arbitre. Nous pouvons choisir par nous-mêmes de faire le bien ou le mal, et ni Hashshém ni aucune autre force ne nous fait choisir l'une ou l'autre possibilité. Dans cet article, nous aborderons maintenant le point de vue minoritaire dans notre tradition, qui soutient qu'en fait nous n'avons pas le libre arbitre.

  • La position de Ribbénou Hasda`y Qarésqas

Chez les Ri`shônim, on retrouve l'opinion de R. Hasda`y Qarésqas ז״ל, philosophe et halakhiste espagnol du 14ème siècle1, qui remet en question l'existence d'événements non déterminés, tels que les choix humains, spontanés et librement décidés. Il démontre que bien qu'il existe de nombreuses preuves du libre choix, il existe également de nombreuses preuves de la possibilité que toutes nos actions soient déterminées. Il conclut que sous un aspect, nous avons le libre arbitre, mais sous un autre aspect, nous n'en avons pas.

La première preuve de la position de R. Hasda`y est la prescience de Hashshém. Si Hashshém est omniscient, alors cela doit signifier que tout ce que nous faisons était connu d'avance par Hashshém et donc non sujet au changement. Sa deuxième preuve est conforme à l'argument de nombreux scientifiques contemporains - que les êtres humains ne sont finalement que des machines et que les lois de cause à effet fonctionnent également dans notre cerveau. Exprimée en termes de neuropsychologie moderne, chaque décision que nous prenons a une cause neurologique. La cause peut être génétique, basée sur la structure de notre cerveau, ou le résultat de certains stimuli que nous avons expérimentés dans nos vies. Entre nature et culture, si vous additionnez notre constitution génétique, toutes les expériences que nous avons eues dans nos vies, et tous les différents facteurs qui ont agi sur nous, tout ce que nous faisons est le résultat de diverses causes qui déterminent nos pensées et nos actes.

R. Hasda`y Qarésqas, convaincu par ces arguments, conclut que nous avons le libre arbitre, mais seulement dans un sens limité. Personne ne nous oblige à rien faire; Hashshém ne bouge pas nos mains comme un marionnettiste déplace une marionnette. Nous ne faisons que ce que nous voulons faire. Mais ce que nous voulons faire est programmé neurobiologiquement et psychologiquement par le type de cerveau avec lequel nous sommes nés, ainsi que par les expériences que nous avons eues dans nos vies. Dans un certain sens, nous sommes libres, parce que nous faisons ce que nous voulons; personne ne nous fait faire quelque chose que nous ne voulons pas faire. C'est simplement que ce que nous voulons est déterminé par des forces indépendantes de notre volonté.

Pour certains, cela ressemble à un manque de libre arbitre. Après tout, si tout ce que nous faisons est déterminé par des forces indépendantes de notre volonté, il semble qu'il n'y ait aucun endroit où nous pouvons briser la chaîne de cause à effet et décider par nous-mêmes de ce que nous voulons faire. R. Hasda`y, cependant, voit cela comme un type de libre arbitre, car nous seuls décidons de ce que nous allons faire. Le fait que nos cerveaux ne soient que de simples ordinateurs programmés à notre naissance et qui contiennent des réponses déterminées n'enlève pas le fait que nous sommes libres de choisir de faire ce que nous voulons, même si nous ne sommes pas libres de choisir ce que nous voulons.2

R. Hasda`y affirme que toutes les preuves apportées par les philosophes Juifs traditionnels pour l'existence du libre arbitre peuvent être adéquatement traitées par sa théorie. Voyons quelques-unes de ces preuves.

    1. R. Hasda`y sur la preuve tirée de l'expérience

L'expérience est une preuve de l'existence du libre arbitre. Nous sentons que nous pouvons faire ce que nous voulons et que personne ne nous oblige à faire autrement. R. Hasda`y Qarésqas convient que nous pouvons faire ce que nous voulons. Je peux décider de prendre un morceau de papier ou de poser un morceau de papier, de parler ou de garder le silence. Mais cela prouve simplement que nous sommes libres de faire ce que nous voulons; cela n'explique pas pourquoi nous voulons faire quelque chose. Cela, affirme R. Hasda`y, est déterminé par des forces indépendantes de notre volonté.

    1. R. Hasda`y sur la preuve tirée des Miswôth

Une deuxième preuve dont nous avons discuté est basée sur le langage de la Tôroh et des Navi`im, qui nous disent : « Choisissez les Miswôth ; ne choisissez pas les ´avérôth. Le choix vous appartient. Choisissez la vie ! ». Pourquoi Hashshém enverrait-Il les prophètes pour nous encourager à faire le bon choix si ce choix est déterminé par la nature, par les stimuli qui agissent sur nous ? R. Hasda`y répond que cela cadre parfaitement avec sa théorie. Après tout, si nos choix sont déterminés par notre environnement et par les forces qui agissent sur nous, alors l'une des forces qui agissent sur nous est les messages que Hashshém nous envoie à travers sa Tôroh et Ses prophètes.

Si l'on devait soutenir (comme de nombreux penseurs libéraux contemporains) que les gens ne choisissent pas pour eux-mêmes mais sont plutôt des produits de leur environnement, alors la meilleure façon d'améliorer la vie des gens est d'améliorer leur environnement; si vous améliorez leur environnement, cela les fera agir mieux. Hashshém a choisi d'améliorer notre environnement de diverses manières. L'une d'elles était en nous envoyant des messages dans la Tôroh nous encourageant à choisir le bon chemin. Hashshém a ajouté ce message d'inspiration pour accomplir des Miswôth dans notre environnement en sachant que dans de nombreux cas, les messages positifs d'inspiration et d'encouragement amèneront de manière déterministe nos cerveaux à vouloir faire la bonne chose.

    1. R. Hasda`y sur la preuve tirée de HaZa''l

Une troisième preuve que de nombreux philosophes Juifs ont apporté pour soutenir la notion du libre arbitre était la déclaration de HaZa''l que tout est entre les mains des Cieux, sauf la crainte des Cieux.3 R. Hasda`y explique cette affirmation en accord avec sa théorie. Hashshém ne nous oblige pas directement à faire le bien ou le mal. C'est à nous de faire ce que nous voulons, et nous ne sommes pas directement contrôlés par Hashshém comme s'Il était un marionnettiste nous forçant à faire des choses. Au contraire, ce que nous voulons faire est contrôlé par les diverses forces physiques et psychologiques qui agissent sur nous, et donc ce n'est pas entre les mains du contrôle direct de Hashshém. HaZa''l n'ont jamais dit que nos choix nous appartenaient librement, mais simplement qu'ils n'étaient pas directement contrôlés par Hashshém. Ils sont cependant contrôlés par ces forces créées par Hashshém à l'intérieur de notre cerveau qui déterminent ce que nous voulons.

    1. R. Hasda`y sur la preuve tirée de la justice Divine

L'argument de la justice Divine est pris très au sérieux par R. Hasda`y Qarésqas. Nous sommes certains que Hashshém récompense les justes et punit les méchants, et nous pouvons nous attendre à être récompensés pour avoir accompli une Miswoh et punis pour avoir commis une ´avéroh. Nous savons que Hashshém est juste et équitable. Si nous choisissons ce que nous faisons par nous-mêmes, alors il est parfaitement juste et équitable de la part de Hashshém de nous récompenser et de nous punir. Mais si ce que nous voulons faire est déterminé par notre nature et notre éducation, comment est-il juste de la part de Hashshém de nous récompenser et de nous punir ? Après tout, nos décisions étaient préprogrammées, comme si nous étions des robots, par notre constitution génétique et par les forces de notre environnement.

Pour répondre à cette objection, R. Hasda`y dit que nous devons différencier les deux conceptions différentes de la récompense et de la punition. Quand nous disons que les Miswôth sont récompensées et les ´avérôth punies, que voulons-nous dire ? Pour illustrer les deux possibilités, prenez l'exemple suivant. Un moniteur de conduite automobile peut dire : « Si vous ne portez pas de ceinture de sécurité, vous obtiendrez une amende de 750 € et quatre points en moins sur votre permis ». Ou il pourrait dire : « Si vous ne portez pas de ceinture de sécurité, et que vous êtes impliqué dans un accident, votre tête heurtera le pare-brise, ce qui ouvrira votre crâne ». Il existe une différence fondamentale entre ces deux peines. Obtenir une amende n'est pas un effet naturel de ne pas porter de ceinture de sécurité; c'est une punition imposée de l'extérieur. En revanche, perdre la vie dans un accident de voiture est une conséquence naturelle de ne pas porter de ceinture de sécurité. Elle est intégrée aux lois de la nature.

Lorsque nous affirmons le principe de la récompense et de la punition, voulons-nous dire que Hashshém impose artificiellement une récompense ou une punition, comme un juge prononçant une peine dans une salle d'audience ? Ou voulons-nous dire qu'Il a établi dans le monde que la conséquence naturelle d'une Miswoh ou d'une ´avéroh est une récompense ou une punition ? Hashshém condamne-t-Il les pécheurs au Géhinnom comme une sanction imposée de l'extérieur, ou est-ce la nature des choses que si vous souillez votre âme de transgressions tout au long de votre vie, votre âme ne pourra pas recevoir la pureté et la félicité éternelle du monde-à-venir, et sera donc consignée à la souffrance ? Selon cette dernière hypothèse, le résultat naturel de la ´avéroh est un éloignement de la bonté, et le résultat naturel de l'accomplissement d'une Miswoh est une amélioration de notre âme, qui nous sera bénéfique à long terme.

Si nous acceptons la première version de la récompense et de la punition et croyons que Hashshém siège en tant que juge et nous condamne à la récompense ou à la punition, il serait en effet injuste de le faire si ce que nous voulions faire était déterminé par notre constitution génétique et par notre environnement. R. Hasda`y, cependant, accepte la deuxième compréhension de la récompense et de la punition. Naturellement, lorsque nous faisons une Miswoh, nous nous portons mieux, et la conséquence naturelle d'une ´avéroh est pire et, en fin de compte, la souffrance. En ce qui concerne les conséquences naturelles, il n'est pas valable d'objecter que le résultat est injuste. Si je tombe dans un feu, je me brûlerai et si c'est un feu assez grand, je mourrai probablement. Si je saute dans un feu avec une négligence téméraire, je mérite de me brûler; si j'ai fait attention mais qu'une personne maléfique est venue me chercher et m'a jetée dans une maison en flammes, je ne mérite pas de me brûler, mais je souffrirai quand même, car la conséquence naturelle du contact avec le feu est la souffrance d'être brûlé. Puisqu'il s'agit d'une conséquence naturelle, peu importe qu'elle soit équitable. C'est simplement l'ordre naturel des choses.

R. Hasda`y soutient que la récompense pour avoir fait des Miswôth ou la punition pour des ´avérôth est le résultat naturel de nos actions. Elles ne sont pas justes, mais peu importe qu'elles soient justes ou pas. Hashshém n'interviendrait pas dans le monde et ne ferait rien d'injuste. Mais nous croyons que Hashshém a créé ce monde avec les lois de la nature qui le contrôlent, et dans ce monde, parfois les gens tombent dans des incendies ou meurent dans des accidents. Même s'ils conduisaient en toute sécurité et portaient leur ceinture de sécurité et qu'ils disaient la prière du voyageur, ils seront toujours blessés ou tués s'ils sont heurtés par un conducteur ivre, car c'est une conséquence naturelle d'un accident. De même, dit R. Hasda`y, dans le domaine de la récompense et de la punition, ce n'est peut-être pas finalement juste. Mais puisque la conséquence naturelle, par exemple, de transgresser le Shabboth ou d'adorer des idoles est finalement la souffrance, qu'elle soit juste ou non, c'est ce qui arrive à quelqu'un qui commet ces transgressions.

C'est peut-être le point le plus faible de la présentation de R. Hasda`y. Il est difficile d'accepter que Hashshém créerait un monde dans lequel il y aurait des conséquences spirituelles naturelles à toutes les choses mentionnées dans la Tôroh, sans aucun système d'équité derrière ces conséquences. Mais R. Hasda`y est prêt à payer ce prix philosophique pour défendre sa théorie du libre arbitre. Il accepte que Hashshém dans Sa sagesse Divine ait décidé que c'était le genre de monde qu'Il voulait créer.

  • Résumé de la position de Ribbénou Hasda`y Qarésqas

Pour résumer, R. Hasda`y Qarésqas dit que nous avons le libre arbitre complet de faire ce que nous voulons, mais ce que nous voulons faire est complètement déterminé. Ce n'est pas déterminé par notre libre arbitre, mais plutôt par la nature et l'éducation. HaZa''l voulaient seulement dire que Hashshém ne nous force pas la main; Il laisse les règles de la physique et la nature de l'univers déterminer notre comportement. Le TaNa''Kh nous encourage à faire les bons choix afin d'affecter notre environnement. Bien que nous sentions que nous avons le libre arbitre, c'est seulement dans la mesure où nous sommes libres de faire ce que nous voulons, mais ce que nous voulons faire est déterminé. R. Hasda`y croit que la récompense et la punition sont des conséquences naturelles et non imposées artificiellement, et les conséquences naturelles n'ont pas à être équitables.
1`ôr Hashshém, Livre 2, Section 5
2Dans la littérature philosophique générale, cette position est connue sous le nom de compatibilisme ou « déterminisme mou »
3Barokhôth 33b

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