samedi 28 mars 2015

Les vraies Massôth

ב״ה

Les vraies Massôth sont molles et souples, et non sèches et dures

De vraies Massôth

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D'après la Halokhoh et nos anciennes traditions, la Massoh a toujours été molle et souple, ressemblant à une pita très épaisse. La farine et l'eau étaient malaxées en une pâte molle et placées dans un four ou sur des briques chaudes. La chaleur transformait l'humidité de la pâte en de la vapeur qui gonflait le produit. (C'est ainsi que l'on obtient la poche d'une pita.) Les Juifs yéménites font encore cuire ainsi leurs Massôth molles dans un four appelé « Tabboun », tout comme les Talmidhé HaRamba''m.

Les Massôth molles sont en fait une pratique encore largement préservée parmi les communautés séfarades (voir ici un Sédhar de Pésah séfarade, où on peut notamment voir les Massôth molles à partir de 17 minutes et 40 secondes) et yéménites. Cette Massoh est molle et épaisse, et est délicieuse lorsqu'elle est fraîche, mais rassis et moisie rapidement. Il n'est donc pas surprenant que la Halokhoh et la tradition fournissent des instructions très claires sur la cuisson de Massôth fraîches pendant la fête de Pésah. Le ´oroukh Hashoulhon rapporte ceci : « Il est bien connu que dans les temps anciens, ils ne cuisaient pas l'ensemble de leurs Massôth avant Pésah, mais en cuisaient des fraîches tous les jours [de Pésah] ».1 Dans le même chapitre, en parlant de la Kazzayith de Massoh à consommer lors du Sédhar de Pésah, il déclare que « la Massoh qui est molle et pliable comme une éponge », et est à l'évidence dotée de petites poches d'air, ne doit pas être compressée pour atteindre le volume minimum requis ! C'est également mot pour mot ce que disent le Shoulhon ´oroukh Horov2, et le Mishnoh Barouroh.3 Aucune de ces trois autorités ne mentionne pas même une seule fois les Massôth dures et sèches consommées à notre époque par la majorité des `ashkanazim. Voici le langage original, pour ceux qui voudraient vérifier. (Cliquez pour agrandir.)

Le ´oroukh Hashoulhon :


Le Shoulhon ´oroukh Horov :


Le Mishnoh Barouroh :


Le changement vers des Massôth dures et sèches (de la majorité des `ashkanazim d'aujourd'hui) fut causé pour des raisons « pratiques » et non halakhiques. Étant donné que de moins en moins de personnes cuisaient leurs pains à la maison le reste de l'année, les gens eurent de moins en moins de confiance en eux pour cuire leurs Massôth durant Pésah. Cuire des Massôth durant Pésah sans expérience fait prendre d'énormes risques : il suffit d'à peine quelques minutes de cuisson en trop pour en arriver à une transgression biblique. Rien que le fait d'être en possession d'une pâte levée, ou même trouver durant la fête de Pésah du levain qui avait échappé à notre attention, nous oblige à le détruire.

Mais si on change la règle en exigeant que les Massôth ne soient plus cuites durant Pésah mais avant Pésah, on sera alors confronté à un autre problème : comment faire pour que les Massôth ne moisissent pas ? La seule option possible pour étendre leur durée de vie, pour ainsi dire, consista à les rendre dures et sèches. L'étape suivante logique fut ensuite de rendre les Massôth très fines de sorte qu'elles puissent être mâchées sans trop de difficulté.

Et voilà comment la majorité des Juifs sont passés d'une Massoh molle et souple à la Massoh sèche et dure que l'on connaît aujourd'hui ! Et ce changement a eu lieu il y a près de 300 ans !

Sauf que peu de gens le savent, mais ce changement cause un problème halakhique quant à savoir quelle bénédiction faire sur cette « Massoh » dure, qui n'a plus l'apparence du pain ! En effet, la bénédiction à faire sur cette « Massoh » dure est en réalité « Mazônôth » et non pas « Hammôsi` », car c'est un pain croustillant comme des biscottes ! Malgré cela, les `ashkanazim font « Hammôsi` » sur cette « Massoh » dure toute l'année, et à Pésah y compris. Quant aux Safaradhim, certains ont adopté une position de compromis : à Pésah, ils disent « Hammôsi` » sur cette « Massoh » dure (histoire de pouvoir faire la Birakhath Hammozôn durant la période de Pésah), mais le reste de l'année ils disent « Mazônôth » ! Mais l'attitude séfarade nous montre que les « Massôth » dures consommées de nos jours ne sont normalement pas du pain mais des biscottes ou des crackers !

Tout cela nous permet de mieux comprendre un passage du Talmoudh mentionné dans la Haggodhoh de Pésah, qui stipule que Hillél ז״ל avait la coutume de faire un כּוֹרֵךְ « Kôrékh » avec de la Massoh et du Morôr. En Hébreu moderne sioniste, le terme « Kôrékh » est employé pour désigner un « sandwich ». Et ainsi, la majorité des Juifs croient que la pratique d'Hillel consistait à prendre une Kazzayith de Massoh et une Kazzayith de Morôr, et d'en faire un sandwich que l'on trempe ensuite dans le Harôsath. Mais il n'en est( absolument pas ainsi ! Le mot « Kôrékh » signifie « enrouler », comme ce que nous faisons avec le Séfar Tôroh une fois que nous avons fini de le lire, ou encore lorsque nous enroulons la lanière des Tafillin autours du bras. Ce n'est pas du tout possible avec un sandwich ! En outre, le Talmoudh décrit clairement ce que faisait Hillél : il enveloppait la viande de l'agneau et le Morôr à l'intérieur de la Massoh. Cela est tout bonnement impossible avec les « Massôth » dures utilisées par la majorité des Juifs aujourd'hui ! Par contre, cela se fait très facilement avec une Massoh molle et pliable comme une pita !

À droite, le faux « sandwich » d'Hillél ; à gauche, le vrai « Kôrékh » d'Hillél

En résumé :

La « Massoh » dure avec laquelle nous sommes familiers n'est pas la Massoh exigée par nos anciennes traditions. Notre tradition et Halokhoh ne se réfèrent exclusivement qu'à une Massoh molle et pliable. Cette tradition ininterrompue a été préservée jusqu'à aujourd'hui par les Juifs yéménites, les Talmidhé HaRamba''m et les Safaradhim. De nombreux Juifs ashkénazes sont également revenus à l'usage des Massôth molles et pliables, et de nombreux éminents Rabbonim contemporains ont soutenu cette transition, sans oublier que ce sont les Massôth mentionnées également par le Shoulhon ´oroukh Horov, le ´oroukh Hashoulhon ou encore le Mishnoh Barouroh.

Il y a à peine quelques générations d'ici, les grands-parents de nos grands-parents consommaient des Massôth qui étaient totalement différentes des « biscottes » que l'on mange de nos jours ! Ils consommaient de vraies Massôth, les Massôth exigées par nos anciennes traditions, des traditions fermement connectées à notre Tôroh et notre Talmoudh, à notre Mishnoh et notre histoire. Ils consommaient les mêmes Massôth que celles que nos ancêtres consommèrent le jour où HaShem ית׳, d'un bras puissant, les fit sortir d’Égypte pour en faire le peuple d'Israël ; ils consommaient des Massôth molles et pliables !

Les Massôth molles et pliables sont les seules traitées dans l'intégralité du Talmoudh et notre Halokhoh. Elles étaient fraîchement cuites chaque jour durant la fête de Pésah. Il était inimaginable que des Massôth cuites quatre, voire même cinq jours plus tôt, puissent même être considérées comme de la nourriture pour la fête !

Hillél, et sa coutume d'enrouler dans une Massoh de la viande de l'agneau pascal et du Morôr, a été préservée pour l'éternité dans notre Haggodhoh. Et pourtant, nous sommes parvenus à mal traduire le terme « Kôrékh » et transformer cette enroulement en un sandwich ! Il est évident que seule une Massoh molle et pliable peut être utilisée comme enveloppe pour faire un « Kôrékh ».

Les « Massôth » dures et sèches que nous connaissons aujourd'hui ont moins de 300 ans. Jusque là, toutes les Massôth suivaient une chaîne de tradition ininterrompue remontant jusqu'à nos ancêtres qui furent libérés d’Égypte et se tinrent au Mont Sinaï pour recevoir la Tôroh de Dieu. Cette tradition ininterrompue définissait la Massoh comme étant molle, pliable, moelleuse, épaisse et goûteuse.

En fait, la « Massoh » dure et sèche consommée par la majorité des Juifs d'aujourd'hui n'est même pas du tout de la Massoh ; c'est une gaufrette ou un biscuit, et ne mérite en réalité pas du tout la bénédiction de « Hammôsi` » faite lorsqu'on consomme du pain ! Vous pouvez vous référez à cet égard au Shoulhon ´oroukh, `ôrah Hayim 168:7, ainsi qu'au Shou''th Minhath Yishoq 1:71. D'ailleurs, beaucoup de Juifs ayant conservé leur capacité à réfléchir sainement sont surpris par le fait que l'on fasse une bénédiction différente selon que l'on consomme des crackers à l'eau ou des « Massôth » dures ! Après tout, ils ont la même apparence, le même goût, et sont produits de la même façon. Pourquoi donc la bénédiction à faire avant de consommer une Massoh dure serait-elle différente de celle faite avant la consommation de crackers à l'eau ? Effectivement, la bénédiction pour la « Massoh » dure est « Mazônôth » et non « Hammôsi` » !

l'innovation et l'histoire de la « Massoh » dure n'ont pas de sources halakhiques, mais reposent sur des problèmes pragmatiques. Lorsque la société moderne occidentale s'est de plus en plus éloignée de la cuisson du pain fait maison, la pratique traditionnelle de la cuisson de Massôth fraîches faites maison, quotidiennement durant la période de Pésah, déclina dans les pays ashkénazes. L'inexpérience de la cuisson domestique créa des risques intolérables de produire par inadvertance du Homés. Les `ashkanazim et Juifs d'Occident commencèrent alors à cuire toutes les Massôth nécessaires pour Pésah avant Pésah et non plus pendant Pésah, et il devint nécessaire de trouver un moyen de les préserver pour la durée de la fête (qui dure une semaine). Bien que cela nécessitait que les Massôth soient cuites jusqu'à en devenir dures, leur faisant ainsi perdre leur statut de « pain », on estima que cela représentait le moindre des deux maux !

Puissent les paroles que nous prononçons lors du Sédhar de Pésah, à savoir, qu'Hillel enroulait dans sa Massoh du Morôr (et de la viande) s'accomplissent en actes. Nous honorons Hillél durant notre Sédhar en reproduisant cette coutume. Cette année, que cela ne soit pas un simple culte des lèvres, mais que cela soit reproduit en acte concrets également !

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jeudi 26 mars 2015

Que vaut réellement une Kazzayith ? - Quatrième Partie

ב״ה

Que vaut réellement une Kazzayith ?

L'histoire halakhique de l'augmentation de la Kazzayith


Quatrième Partie

Par le rabbin Nothon Slifkin.

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  • Pôsqim récents et contemporains

Le Mishnoh Barouroh, comme cela a été rapporté plus haut1, tranche que pour les Miswôth d'origine biblique on devrait suivre la conclusion du Rov Landau selon quoi les œufs des temps anciens faisaient deux fois la taille des œufs d'aujourd'hui. Mais la majorité des Pôsqim ont rejeté la notion selon laquelle on devrait doubler la taille des mesures. Le Rov `élhonon Wasserman (1875-1941) a fait remarquer que sur la base des propos du Rov Hay Go`ôn (que nous avons cité plus tôt dans cette étude2), la taille des œufs et des olives ne change pas.3 Le Rov Hayim Na´eh, une autorité rabbinique éminente de Jérusalem, compila une étude détaillée des poids et mesures halakhiques. Comme cela a été mentionné plus haut4, il a conclu que le Rov Landau s'était trompé en affirmant que les œufs des temps anciens étaient plus gros que ceux d'aujourd'hui. De l'autre côté, le Rov `avrohom Yasha´yoh Karelitz (le « Hozzôn `ish », 1878-1953) a écrit que peu importe que cela soit factuel ou pas que les œufs étaient deux fois plus gros avant, étant donné que l'estimation du Rov Landau et d'autres a largement été acceptée, c'est comme si cela avait été établi par un Béth Din pour l'ensemble du peuple d'Israël et elle a une valeur contraignante !5

Mettant de côté le débat de savoir si les œufs étaient deux fois plus gros en taille, plusieurs Pôsqim se sont demandés quelle était la proportion d'une Kazzayith par rapport à un œuf. Le Rov `avrohom Danzing (le « Hayé `odhom », 1748-1820) tranche qu'une Kazzayith vaut la moitié d'un œuf6, tout comme le Rov Yéhi`él Michel Epstein (le « ´oroukh Hashoulhon », 1829-1908).7 Le Rov Yisro`él Mé`ir Kagan (le « Mishnoh Barouroh », 1838-1933) tranche que lorsqu'on suit l'opinion stricte (par exemple, pour les Miswôth d'origine biblique, comme la consommation de la Massoh au Sédhar de Pésah) on doit suivre l'opinion du R''i citée dans le Shoulhon ´oroukh selon quoi une Kazzayith vaut la moitié d'un œuf.8 Le Rov Hayim Na´eh déclare aussi que pour de telles Miswôth on doit suivre l'opinion selon quoi une Kazzayith vaut la moitié d'un œuf, et il évalue cela comme équivalent à 28,8 centimètres cubes.9

En partie parce que le Rov Hayim Na´eh fut le premier à traiter de ce sujet d'une façon si détaillée, et en partie également parce qu'il jouissait d'une grande stature, bon nombre de ses conclusions furent largement acceptées. Ainsi, l'opinion la plus répandue aujourd'hui concernant une Kazzayith est qu'elle mesure 28,8 centimètres cubes. C'est basé sur l'opinion stricte du R''i ainsi que sur les mesures d'œufs réalisées par le Rov Hayim Na´eh. Cette opinion a été promue par des Pôsqim tels que le Rov Shalômôh Zalman Auerbach (1910-1995)10, ou encore le Rov Yôséf Sholôm Elyashiv (1910-2012)11. C'est également la norme adoptée par le Rov Pinhos Bodner, dans son ouvrage populaire « Les Halokhôth de la Kazzayith ».

Une opinion moins répandue est celle selon laquelle une Kazzayith vaudrait 17 centimètres cubes. Elle est basée sur le fait de suivre ce qui est présumé être l'opinion du Shoulhon ´oroukh, de Rabbénou Ta''m et du Ramba''m, qu'une Kazzayith vaudrait légèrement moins qu'un tiers d'un œuf. Les Pôsqim récents et contemporains susmentionnés proposent également que l'on pourrait s'appuyer sur cette « indulgence » pour des Miswôth d'origine rabbinique, plus particulièrement lorsqu'il est difficile d'exiger une quantité plus large, comme par exemple pour la consommation du Morôr durant le Sédhar de Pésah.

Toutefois, même dans les temps récents, il y a toujours eu quelques Pôsqim ayant soutenu qu'une Kazzayith vaut la raille d'une olive ordinaire. Comme cela a été mentionné au début de cette étude12, le Rov Hayim de Volozhin est l'un de ces exemples. Lorsque les manuscrits des Ga`ônim firent surface il y a près de 130 ans d'ici, révélant leur opinion que chacun devait suivre la taille des fruits de sa propre époque, certains adoptèrent cette position. Comme mentionné plus tôt13, Rabbi ´aqivo` Yôséf Schlesinger (1835-1922) a écrit14 :

La mesure d'un œuf ne se trouve nulle part dans la Tôroh, qui parle plutôt d' « une terre d'olives, etc. » ; c'est pourquoi toutes ces mesures sont comme des olives, et cette olive fut également transposée en mesure d'un œuf pour ceux qui n'avaient pas d'olives. Mais cela n'est pas pour nous, qui voyons de nos yeux l'olive. Il n'est nulle besoin de renoncer au ´iqqor pour le Tofél !

Le Rov Yishoq `élhonon Spektor (1817-1896), de même, a déclaré que l'opinion gaonique est l'approche la plus fondamentalement correcte.15 Suivant apparemment la même approche, le Rov `avrohom Bornstein (1838-1910, auteur du « `avné Nézar ») soutenait que la Kazzayith vaut la taille d'une olive ordinaire et ne voyait pas sur quelle base on pouvait l'augmenter jusqu'à la moitié de la taille d'un œuf, même en guise de Houmroh.16 Rabbi Ya´aqôv Yisro`él Kanievsky (1899-1985) déclare que nous suivons la taille des olives d'aujourd'hui, peu importe la supposition de tailles plus larges des olives des temps anciens.17

C'est également ce qu'a déclaré le Rov `avrohom Yasha´yoh Karelitz (le « Hozzôn `ish », 1878-1953), mais il y a beaucoup de confusion et de divergence quant à savoir ce qu'est sa décision finale. À un extrême, dans certaines éditions du tableau des mesures qu'il a réalisé, il donne une mesure de 50 centimètres cubes pour une Kazzayith. Cette opinion reflète son acceptation de l'augmentation radicale de la Kazzayith par le Rov Landau, sur la base de la supposition que les œufs ont rétréci de moitié. Ailleurs, il déclare que si quelqu'un souhaite s'appliquer la rigueur, il peut suivre l'opinion du R''i selon quoi une Kazzayith vaut la moitié du volume d'un œuf.18 La combinaison de ces positions résulte en une Kazzayith de 50 centimètres cubes, la moitié du volume présumé d'un œuf des temps anciens. Mais à l'autre extrême, le Hozzôn `ish écrit que le concept essentiel de la Kazzayith demande que l'on suive les dimensions des olives que l'on voit avec ses yeux et qu'il ne faut pas se déranger à calculer si les olives d'une génération précédente étaient plus grosses.19 Une position intermédiaire émerge d'un récit rapporté par le Rov Hayim Kanievsky selon quoi, lors d'un Sédhar de Pésah organisé par le Hozzôn `ish, ce dernier distribua des portions de Massoh qui faisaient 17 centimètres cubes. Réconcilier toutes ces affirmations et récits contradictoires est difficile, et diverses conclusions en ont été tirées. Tout ce que nous pouvons dire est que bien qu'il soit de « notoriété publique » que la mesure de la Kazzayith du Hozzôn `ish est la plus large qui soit, la vérité est de loin beaucoup plus complexe que cela, et il semble qu'il admettait que dans le fond, une Kazzayith vaut simplement la taille d'une olive ordinaire !

  • La canonisation et le conservatisme de la Halokhoh

Étant donné les preuves botaniques/archéologiques et la découverte des manuscrits gaoniques, qui montrent tous de façon indépendante qu'il n'y a aucune raison d'exagérer la taille d'une olive contemporaine, comment cela se fait-il qu'il y ait tant de gens ayant tranché autrement ? Évidemment, dans le monde Harédhi, il est normal de considérer les preuves scientifiques avec suspicion. Mais il y a une autre raison qui explique pourquoi beaucoup de gens adoptent la position selon laquelle une Kazzayith est beaucoup plus grosse que les olives ne le sont aujourd'hui : la nature du processus halakhique en général. La question quant à savoir si une pratique halakhique doit être changée à la lumière de données empiriques ou de manuscrits récemment découverts est complexe. Beaucoup arguent que la Halokhoh doit suivre son propre protocole et ne doit pas être réévaluée à la lumière de données nouvelles, même s'il semble clair que la Halokhoh est en opposition avec des faits objectifs indiscutables. Pour eux, l'une des valeurs fondamentales de la Halokhoh est qu'elle crée et préserve la stabilité. Si une Halokhoh a été canonisée, elle ne doit alors pas être changée !

Aussi séduisants que de tels arguments puissent être, deux facteurs nous invitent en réalité à nous appuyer sur les nouvelles données, si on désire le faire. Le premier est qu'après une inspection minutieuse, la Halokhoh sur ce sujet n'a pas du tout été canonisée de la façon qu'on le pense généralement aujourd'hui. En effet, les premiers Pôsqim à qui l'on attribut d'avoir tranché qu'une Kazzayith valait un tiers d'un œuf, à savoir, le Ramba''m et Rabbénou Ta''m, n'ont en fait jamais dit une chose pareille ! Ce n'est que la limite maximale d'une Kazzayith que l'on peut déduire de leurs propos. Et la même chose pourrait être dite du Shoulhon ´oroukh.

Le deuxième facteur est que nous ne sommes pas ici en présence d'un cas où la Halokhoh fut tranchée sans équivoque dans une direction. Il y a toujours eu des rabbins, tels que Hayim de Volozhin, le `avné Nézar et d'autres, qui ont soutenu que la Kazzayith valait la taille d'une olive ordinaire. Même le Hozzôn `ish admettait que c'est fondamentalement la position la plus correcte. C'est donc une position halakhique tout à fait valable, dont le poids s'est accru à la lumière de nouvelles découvertes de manuscrits et données concernant les olives et les œufs.

Néanmoins, bien que cela justifie celui qui souhaite évaluer une Kazzayith comme étant la taille d'une olive ordinaire, nous pouvons toutefois comprendre pourquoi d'autres ne suivent pas cette approche. Même si une Halokhoh n'a en réalité jamais été canonisée sans équivoque, elle pourrait s'être suffisamment gravée dans les cœurs que pour rendre problématique le fait de la changer. Le Judaïsme Orthodoxe est un mode de vie traditionaliste, et les religions traditionalistes sont intrinsèquement et nécessairement conservatrices.

  • Étape supplémentaire dans l'augmentation de la Kazzayith : remplacement du volume par le poids

Un autre facteur apparaît souvent dans l'expansion de la Kazzayith, à savoir, le passage de la mesure du volume à la mesure du poids. Il n'existe aucun doute possible que la Kazzayith est censée être une mesure de volume, et il y a d'innombrables preuves indépendantes à cela. En voici quelques-unes : Premièrement, dans une Mishnoh qui apparaît dans un chapitre traitant de la façon d'évaluer la quantité d'un aliment, nous lisons ceci20 :

Un pain aéré est évalué tel qu'il est. S'il y a un creux à l'intérieur, on le compresse.
פת סופגנייות, משתערת בכמות שהיא; ואם יש בה חלל, ממעך את חללה

La Mishnoh nous dit qu'un pain aéré, qui est beaucoup moins dense que d'autres aliments, est néanmoins évalué tel qu'il est, et on ne le compresse pas en une densité comparable aux autres aliments. Ce n'est que s'il y a effectivement une large poche d'air distincte qu'on doit la retirer de l'équation. Cela signifie clairement que c'est le volume qui est mesuré, et non le poids. Cette position, émergeant de cette Mishnoh, se retrouve dans de très nombreux ouvrages de Pôsqim.21

Nous trouvons également une déclaration explicite tiré des Ga`ônim selon quoi une Kazzayith est une mesure de volume et non de poids22 :

Et concernant ce que tu as écrit au sujet de la taille d'une grosse figue et d'une figue moyenne, et de même au sujet d'une olive grosse, petite et moyenne, ce sont sans aucun doute des mesures, et comment peut-il y avoir une mesure pour une mesure ?23 Et si tu prétends que c'est un problème [pour lequel] un poids [doit être fixé], nos Rabbins n'ont pas précisé de poids, et Celui qui est Saint n'a pas non plus estimé approprié de nous fixer un poids.

Enfin, les discussions de Rabbénou Ta''m, du R''i et d'autres, concernant le calcul d'une Kazzayith, qui avaient pour but de réconcilier des déclarations conflictuelles dans le Talmoudh sur la quantité de nourriture qu'un homme pouvait contenir dans sa gorge24, n'ont du sens que s'il s'agit d'un volume. Et pourtant, quelques Pôsqim `aharônim ont donné une mesure en poids pour l’œuf, la Kazzayith, et ainsi de suite. Le Rov Ya´aqôv Hayim Sôfér (1870-1939) cite certains de ces Pôsqim, et affirme que c'est une « coutume répandue parmi tous les Juifs qui craignent Dieu ».25 Il conclut qu'étant donné qu'un œuf pèse 18 dirhams et qu'une Kazzayith doit valoir la moitié d'un œuf, une Kazzayith pèse donc 9 dirhams. Mais comment devons-nous comprendre ces Pôsqim à la lumière des positions claires de la Mishnoh, des Ga`ônim et des Ri`shônim que nous avons cités plus haut ?

Il y a deux raisons pour lesquelles nous trouvons néanmoins certains Pôsqim prescrivant des mesures de poids plutôt que de volume. La première est qu'il est parfois plus commode de prescrire des quantités en termes de poids, plus particulièrement lorsqu'il est moins probable ainsi de causer des erreurs de mesure. C'est la raison pour laquelle certains Pôsqim convertirent des mesures de volume en mesures de poids. Mais cela ne veut absolument pas dire qu'ils considéraient l'exigence halakhique comme étant une obligation en poids. En fait, le Rov Ya´aqôv Hayim Sôfér, ainsi que tous les Pôsqim qu'il cite, précisent clairement par eux-mêmes que les mesures halakhiques sont toutes des volumes et non des poids.26

La deuxième raison pour laquelle certains convertissent les mesures en poids est que, comme nous l'avons vu dans la Mishnoh, de larges poches d'air ne doivent pas être inclues dans le calcul. Mais il est difficile de marquer la frontière entre une large poche d'air et une petite. C'est pourquoi, le Rov Hayim Na´eh tranche que toute poche d'air visible ne doit pas être inclue dans la mesure du volume.27 Étant donné qu'il est difficile de calculer un aliment sans aucune poche d'air, une mesure en poids fut parfois utilisée à la place. Il convient néanmoins d'insister sur le fait que malgré tout, le Rov Hayim Na´eh déclare lui-même explicitement que la définition essentielle est en volume, et qu'il ne convertissait cela en poids qu'à cause de cette incertitude et cette Houmroh ultérieure.28

Cependant, la Houmroh du Rov Hayim Na´eh sur ce point fut largement rejetée. Les Pôsqim contemporains insistent désormais beaucoup sur le fait que la Kazzayith se mesure en volume et non en poids.29 Malgré tout, dans le langage populaire, une Kazzayith est souvent définie en termes de poids, plus précisément, 30 grammes. C'est cela qui a mené à la plus grande quantité de Massoh consommée en guise de Kazzayith : l'étiquetage sur certaines boites de Massôth faites à la machine affirmant qu'une Massoh entière équivaut à une Kazzayith !

  • Conclusion

Au début de cette étude, il a été mentionné qu'en toute logique, afin d'en arriver à la conclusion qu'une Kazzayith est beaucoup plus grande que ne le sont les olives aujourd'hui, deux positions distinctes devaient être adoptées : Premièrement, que les olives des temps passés étaient plus grosses, et deuxièmement, que nous avons l'obligation de suivre la taille des olives d'antan plutôt que celle des olives d'aujourd'hui.

La première se réfute par des preuves empiriques. Nous avons des arbres vivants remontant à l'ère talmudique, qui produisent des olives qui ont exactement la même taille que les olives d'arbres de notre époque, et nous avons des noyaux d'olives des temps anciens qui sont similaires à ceux d'aujourd'hui. En outre, il n'existe aucun témoignage dans le Talmoudh ou les Ri`shônim (contrairement à la croyance populaire) affirmant que les olives étaient plus grosses. En fait, il y a par contre des témoignages des Ri`shônim selon quoi les olives étaient de la même taille que celles d'aujourd'hui. Des déductions présumées selon quoi les œufs auraient été plus gros avant sont également balayées par des preuves attestant que les œufs des temps anciens étaient en fait plus petits !

La deuxième position, à savoir, que nous aurions l'obligation de suivre la taille des olives anciennes, fut soutenue par de nombreux Pôsqim, mais il est explicite dans les écrits des Ga`ônim et implicite dans ceux de nombreux Ri`shônim, et reconnu par quelques Pôsqim récents, qu'il n'existe pas une telle obligation.

Une olive mesure 4-6 centimètres cubes. Comment se fait-il que pratiquement tous les Pôsqim tranchent qu'une Kazzayith fait au moins 17 centimètres cubes, et que la plupart tranchent qu'elle avoisinerait même les 28 centimètres cubes, ou encore les 50 centimètres cubes, voire plus encore ? Une combinaison de sept facteurs l'explique :

  1. Comme certains d'entre eux l'ont admis, les Ri`shônim de `ashkanaz travaillaient avec l'handicap grave de n'avoir jamais vu d'olives. Dans un cas, cela amena à interpréter le Talmoudh comme ayant enseigné qu'une olive vaut la moitié de la taille d'un œuf, et dans un autre cas, cela amena à n'être capable que de calculer une limite maximale quant à la taille possible d'une olive.
  2. Les Ri`shônim de Safaradh, qui étaient familiers avec les olives, ne ressentirent jamais le besoin de traiter de ce sujet. Leur silence sur la question a mené à une situation fondamentalement trompeuse : de la discussion ayant eu lieu durant la période des Ri`shônim `ashkanazim, l'impression fut gravée qu'il y avait une divergence entre ceux qui l'estimaient comme mesurant un tiers d'un œuf et ceux qui l'estimaient comme mesurant la moitié d'un œuf. Ce furent donc ceux qui n'avaient jamais vu d'olives, et en exagérèrent la taille, qui posèrent les bases des discussions halakhiques qui suivirent cette période.
  3. L'opinion selon laquelle une olive doit nécessairement être plus petite qu'un tiers d'un œuf, opinion explicite chez Rabbénou Ta''m, et implicite chez le Ramba''m, fut simplifiée/détournée comme voulant dire qu'une olive valait légèrement moins qu'un tiers d'un œuf.
  4. Des difficultés à résoudre des passages apparemment contradictoires du Talmoudh amenèrent à croire que les œufs et/ou olives des temps anciens étaient largement plus grosses que ceux d'aujourd'hui. Étant donné le manque de connaissances scientifiques dans le monde Harédhi, l'interprétation que l'on donne au concept de « déclin des générations », ainsi que le climat intellectuel envahissant à l'époque, ce fut considéré comme une position raisonnable.
  5. Les manuscrits des temps gaoniques déclarant que chacun devait se contenter de suivre la taille des olives de sa propre époque ne furent découverts et publiés que relativement récemment, comme ce fut également le cas avec les propos du Rashba''` et du Ritva''` selon qui les olives étaient très petites.
  6. Le remplacement d'une mesure en volume par une mesure en poids, qui fut à l'origine institué uniquement pour des raisons de commodité, amena certains à croire que la Massoh devait peser cela. Étant donné qu'une Massoh est très légère, cela eut pour résultat une augmentation exagérée du volume.
  7. Enfin, le processus de la tradition halakhique, avec sa canonisation et son conservatisme, fut compris comme voulant dire que quand bien même les faits susmentionnés seraient vrais et exacts, c'est trop tard ; les règles ont déjà été gravées dans la roche !

Ceux qui ont tenté de prouver qu'une Kazzayith vaut la taille d'une olive ordinaire ont été confrontés à une vive opposition. Comprendre comment des opinions divergentes sont nées est à la fois la clef pour comprendre la cause de cette opposition et la façon de la surmonter !

1Voir dans la troisième partie
2Voir dans la première partie
3Qôvés Shi´ourim 2:46
4Voir dans la troisième partie
5Hozzôn `ish, Qountrés Hashi´ourim 39:6. Cependant, comme nous le verrons bientôt, c'était loin d'être le dernier mot du Rov Karelitz sur ce sujet
6Hayé `odhom 50:12
7´oroukh Hashoulhon 202:5 et 486:1
8Voir dans la troisième partie
9Rov Hayim Na´eh, Shi´ouré Tôroh 3:12, page 193
10Halikhôth Shalômôh, Volume 2, page 90
11Qôvés Tashouvôth 2:30
12Voir dans la première partie
13Voir dans la deuxième partie
14Tal Talpiyôth, Shavot 5661, page 103
15Cité par le Rov Dôv `aryéh Rotter, Tal Talpiyôth, Shavot 5661, page 71
16Témoignage rapporté dans Middôth Washi´ouré Tôroh, page 510, note de bas de page 111
17Shi´ourin Shal Tôroh 11, page 71. Mais étonnement, il évalue la taille d'une Kazzayith contemporaine comme valant légèrement moins qu'un tiers de la taille d'un œuf (17-19 centimètres cubes)
18Shi´ourin Shal Tôroh 39:17
19Hozzôn `ish, Shi´ourin Shal Tôroh 11 ; Épîtres, 194
20´ouqsim 2:9
21Le Ramo''`, `ôrah Hayim 486:1 ; le Moghén `avrohom 486:1 ; le Hydho''`, Mahziq Barokhoh 486:2 ; le Mishnoh Barouroh 486:3. Voir aussi le Shoulhon ´oroukh, `ôrah Hayim 456:1 ; le Hozzôn `ish, `ôrah Hayim 39:17
22Tashouvôth Hagga`ônim 268
23En d'autres mots, si la mesure nous a été donnée en volume, pourquoi désirer la changer en poids ?
24Voir dans la deuxième partie
25Kaf Hahayim 168:46, citant le Bané Dowidh et le Pésah Haddavir, qui eux aussi citent quelques autres Pôsqim
26Kaf Hahayim 486:10 ; Pésah Haddavir, Kisé` Dahayyoy 196a ; le Hydho''`, Mahziq Barokhoh 486:2. C'est aussi ce que dit le Rov Hayim Na´eh, dans Shi´ouré Tôroh 1:1, pages 71-72
27Shi´ouré Tôrohj, pages 182-184
28Shi´ouré Tôroh 1:1, pages 71-72. Dans un ouvrage publié plus tard, Shi´ouré Siyyôn, page 18, il exprime lui-même des réserves sur sa propre innovation

29Hozzôn `ish, `ôrah Hayim 39:17 ; Rov Savi Pésah Frank, Hagh Ho`asif, page 36 ; Rov Bansiyyôn `abbo` Sho`oul, Responsa `ôr LaSiyôn, page 124 ; Rov ´ôvadhyoh Yôséf, Hozzôn ´ôvadhyoh, Volume 2, page 518

mercredi 25 mars 2015

Que vaut réellement une Kazzayith ? - Troisième Partie

ב״ה

Que vaut réellement une Kazzayith ?

L'histoire halakhique de l'augmentation de la Kazzayith


Troisième Partie

Par le rabbin Nothon Slifkin.

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  • Le Pasaq Din ambigu du Shoulhon ´oroukh

Dans le Shoulhon ´oroukh de Rabbi Yôséf Qa`rô (Espagne-`aras Yisro`él, 1488-1575), le chapitre relatif à la taille d'une Kazzayith ne contient qu'une seule phrase, et est probablement le chapitre le plus court de tout l'ouvrage. La phraséologie employée est intrigante1 :

La mesure d'une Kazzayith : il y en a qui disent qu'elle vaut approximativement la moitié d'un œuf.
שיעור כזית יש אומרים דהוי כחצי ביצה

Ce « Pasaq Din » est surprenant en ce que Rov Qa`rô ne tranche pas ce qu'est une Kazzayith ; il note simplement qu' « il y en a qui disent ». Il est largement répandu que cela signifie qu'il cite cette opinion comme une Houmroh, mais que lui-même est d'avis qu'une Kazzayith est plus petite.2 Mais de combien de fois plus petite ? Une déduction peut être faite d'un Pasaq Din qu'il tranche ailleurs3, où, en discutant de la quantité de deux repas pour un ´érouv, il suit l'opinion de Rébbi Yôhonon ban Barôqah en quantifiant cela comme faisant la taille de six œufs, qu'il fait équivaloir à 18 figues sèches.4 La déduction est donc qu'une Kazzayith, qui est plus petite qu'une figue sèche, doit faire moins qu'un tiers d'un œuf !

Beaucoup disent, par conséquent, que bien que le Shoulhon ´oroukh rapporte l'opinion stricte selon quoi une Kazzayith équivaudrait à la moitié d'un œuf, il tranche néanmoins qu'une Kazzayith fait légèrement moins qu'un tiers d'un œuf. Mais une analyse minutieuse montre qu'il n'en est pas ainsi. Tout ce que nous pouvons déduire de la discussion relative au ´érouv est que la taille maximale doit valoir quelque peu moins qu'un tiers d'un œuf ; mais nous n'avons toujours aucune déduction sur précisément de combien de fois plus petite une olive est par rapport à un œuf. En théorie, il est toujours tout à fait possible que l'opinion de Rabbi Yôséf Qa`rô était qu'une Kazzayith fait la taille d'une olive ordinaire. On pourrait d'un côté affirmer qu'étant donné qu'il cite l'opinion du R''i, cela indiquerait qu'il suivait l'approche `ashkanazi, ce qui rend donc très improbable le fait que lui-même ait pu souscrire à l'opinion selon laquelle une Kazzayith est une quantité beaucoup plus petite. Mais de l'autre côté, le fait qu'il n'explicite pas ce qu'il considère être l'opinion normative (se contentant simplement de dire « il y en a qui disent ») pourrait indiquer qu'il considérait que l'opinion normative était évidente5, à savoir, qu'une Kazzayith fait la taille d'une olive. Cela est plus particulièrement probable à la lumière du fait que Rabbi Yôséf Qa`rô lui-même, contrairement au R''i et à Rabbénou Ta''m, était familier avec les olives !

Peu importe comment on comprend le Rov Qa`rô, il semble que le Shoulhon ´oroukh dénote un point de transition critique : en rapportant l'opinion explicite des Ri`shônim `ashkanazim et se taisant sur l'opinion des Ri`shônim Safaradhim, cela renforce par-là l'impression (erronée) que le R''i représentait l'opinion majoritaire, et Rabbénou Ta''m l'alternative.

  • Les raisons de l'adoption de l'approche `ashkanazi

Lorsque les Pôsqim `aharônim qui étaient familiers avec les olives suivirent néanmoins les positions des Ri`shônim `ashkanazim, ils adoptèrent implicitement la notion selon laquelle les olives des temps anciens étaient plus grosses.6 Certains d'entre eux furent explicites à ce sujet. Par exemple, en adoptant l'opinion du R''i selon qui une olive équivaut à la moitié de la taille d'un œuf, Rabbi Shalômôh Louria (Pologne, 1510-1574) écrit ceci7 :

Il est une tradition entre nos mains reçue des Tôsofôth qu'une olive vaut la moitié de la taille d'un œuf. Et bien qu'à notre époque nous voyons de nos yeux que la taille d'une olive est beaucoup plus petite que la moitié d'un œuf, cela n'est pas surprenant, car du temps des Sages les fruits des Sept Espèces étaient inhabituels dans leur taille, et qu'ils ont changé depuis.

De même, le Rov Ya´aqôv Yisro`él Kanievsky (1899-1985) écrit que bien que la souche d'olives que l'on trouve aujourd'hui est la même que celle mentionnée dans la Mishnoh, « elle s'est affaiblie et les fruits sont devenus plus petits »8. (Cependant, comme nous le verrons plus tard, il n'était pas d'avis qu'il fallait reproduire la taille plus grosse d'antan.)

Nous avions vu que l'évidence botanique et archéologique montre que les olives ont toujours eu la même taille que celle qu'elles ont aujourd'hui. Mais la croyance selon laquelle il fut un temps où elles étaient plus grosses s'inscrivait dans l'opinion générale du « déclin des générations », selon quoi le monde d'antan était un âge d'or dans lequel les êtres humains, les animaux et les plantes étaient supérieurs dans chaque domaine par rapport aux êtres humains, animaux et plantes d'aujourd'hui. L'application la plus radicale de ce concept sur la taille de la Kazzayith fut celle du Rov Yahazqé`l Landau, que nous allons à présent explorer.

  • Le rétrécissement présumé de l’œuf

Le Rov Yahazqé`l Landau (Pologne-Bohême, auteur du Nôdha´ Biyhoudhoh, 1713-1793) a créé une fameuse révolution dans l'estimation des quantités halakhiques9 :

Étant donné qu'une Miswoh accomplie au moment précis est précieuse, et que cette nuit il nous est ordonné de consommer une Kazzayith de Massoh et Morôr, et boire la quantité déterminée par la Tôroh d'une Ravi´ith de quatre coupes, je me dois de clarifier mon opinion concernant la taille d'une Kazzayith et [la mesure] d'une Ravi´ith, que j'ai conclue, au moyen de preuves, ne pas correspondre aux paroles du Shoulhon ´oroukh. Car en vérité, il est clair dans le Shoulhon ´oroukh, au Simon 486, que la taille d'une Kazzayith vaut la moitié de la taille d'un œuf. Cependant, il est clair pour moi, au moyen de mesures, qu'avec les œufs que nous avons aujourd'hui, un œuf entier de nos jours ne fait que la moitié de l’œuf qui était utilisé pour les quantités de la Tôroh...

Le Rov Landau poursuit en décrivant ses mesures qui « prouveraient » que le ratio de pouces10 des œufs d'aujourd'hui n'est pas le même que celui du Talmoudh. Il continue :

Et malgré nous, nous voyons que les choses ont changé à notre époque ; soit les pouces ont grandi, et ils sont plus grands que les pouces du temps des Tanno`im, soit les œufs ont rétréci et de nos jours sont plus petits que les œufs de l'ère des Tanno`im. Et il est bien connu que les générations ont progressivement décliné, et il est par conséquent impossible que nos pouces soient plus larges que les pouces du temps des Sages de la Mishnoh.

C'est pourquoi, le Rov Landau conclut que les œufs mentionnés dans le Talmoudh étaient plus grosses, et ses calculs lui permettent de conclure qu'ils étaient deux fois plus grosses :

C'est par conséquent nécessairement le cas que les œufs de nos jours sont plus petits... et étant donné qu'il est désormais clair que nos œufs sont plus petits de moitié, il s'en suit que la taille d'une Kazzayith, qui vaut (à l'origine) la moitié d'un œuf, équivaut à la taille d'un œuf entier d'aujourd'hui. Et c'est ainsi que j’évalue la consommation de la Massoh et du Morôr...

De nombreux Pôsqim ont adopté l'opinion du Rov Landau.11 Dans certains cas, ils ne le firent que par rapport aux mesures qui dépendent des pouces, comme la Halloh ou la Ravi´ith, mais pas par rapport aux mesures qui dépendent des œufs, comme la Kazzayith.12 Mais d'autres l'adoptèrent pour les œufs (et calculèrent le volume des œufs d'aujourd'hui comme valant 50 centimètres cubes et celui des œufs d'antan comme valant 100 centimètres cubes) et donc pour la Kazzayith aussi, comme par exemple le Rov Yisro`él Mé`ir Kagan (Pologne, 1839-1933) dans son Mishnoh Barouroh13 :

...Et concernant la décision, pour une Miswoh biblique, comme la Miswoh positive de consommer de la Massoh, on doit être strict et consommer au moins le volume de la moitié d'un œuf... et sache que ce que le Shoulhon ´oroukh a écrit concernant le fait qu'une Kazzayith ferait la moitié d'un œuf n'est pas une assertion finale à notre époque, car certains des `aharônim ont prouvé que les œufs que l'on trouve de nos jours sont beaucoup plus petits, de moitié, que les œufs qui existaient dans les temps anciens à partir desquels les Sages donnèrent leurs mesures. C'est pourquoi, chaque fois que la quantité requise est la moitié d'un œuf, on doit mesurer cela comme un œuf entier de notre époque... D'après cela, à notre époque, on a l'obligation de consommer de la Massoh de la taille d'un œuf...

Notez les trois étapes suivies dans le Mishnoh Barouroh, qui résultent en cette mesure gigantesque de 50-60 centimètres cubes pour une Kazzayith.14 Tout d'abord, on retrouve là encore une présomption que l'obligation consiste à consommer la taille présumée d'une olive des temps anciens, et non d'une olive d'aujourd'hui, ce qui est en opposition totale avec l'opinion des Ga`ônim. Deuxièmement, il déclare que l'on devrait suivre l'opinion la plus stricte selon laquelle une Kazzayith vaudrait la moitié d'un œuf, opinion que nous avons vu être basée sur des Ri`shônim `ashkanazim n'ayant jamais vu d'olives. Et troisièmement, il affirme que les `aharônim ont prouvé que les œufs ont rétréci, ce que nous allons à présent démontrer comme étant inexact.

  • Évaluer le prétendu rétrécissement de l’œuf

D'un point de vue rationaliste, l'affirmation du Rov Landau selon quoi les tailles relatives des pouces et des œufs ont changé, et que ce doit être que les œufs ont rétréci plutôt que les pouces ont grandi, est problématique pour plusieurs raisons. Tout d'abord, nous savons, et cela est un fait, que les pouces ont grandi ; deuxièmement, nous savons que les œufs n'ont pas rétréci. Quant à sa difficulté concernant l'apparent changement de ratio, il existe d'autres solutions. Explorons ces trois points l'un à la suite de l'autre.

La croyance du Rov Landau selon quoi il est impossible que les gens aient pu gagner en taille était basée sur sa compréhension du déclin des générations. Le concept d'un « déclin des générations » monte les « traditionalistes » contre les « rationalistes », selon la façon de définir ce concept. Mais même si quelqu'un accepte la notion d'un déclin spirituel et/ou intellectuel général, l'extrapolation du Rov Landau d'un déclin physique est une cabriole. En outre, les évidences de l'archéologie montrent qu'entre l'ère talmudique et l'époque du Rov Landau, l'humanité n'a pas rétréci ; en fait, à partir du 18ème siècle, bien au contraire, les gens ont commencé à devenir plus grands !15

Concernant l'affirmation du Rov Landau selon quoi les œufs ont rétréci, le Rov `ali´azar Waldenberg renvoie à la responsa susmentionnée des Ga`ônim16, qui déclarent que les mesures halakhiques ne furent données sur base des œufs que précisément parce que les œufs restent constants en taille.17 En fait, des recherches empiriques montrent que les œufs des temps anciens, loin de faire deux fois la taille des œufs d'aujourd'hui (qui mesurent 50-60 centimètres cubes) étaient réellement plus petits que ceux d'aujourd'hui. Il existe de nombreuses preuves indépendantes pour l'attester.

Un argument, concernant la taille des œufs du temps du Ramba''m, est basée sur le fait qu'il rapportait la taille d'un œuf à certaines pièces de monnaie arabes. Le Rov Hayim Na`eh (1890-1954) utilisa cette technique pour calculer la taille des œufs du temps du Ramba''m comme valant 57,6 centimètres cubes.18 Mais le Rov Hayim Beinish déclare que la pièce de monnaie du temps du Ramba''m était d'un poids différent de celle connue par le Rov Hayim Na´eh, et cela nous donne une taille d'œuf de 49 centimètres cubes.19 le fait est que la taille des pièces arabes variaient radicalement en différents endroits et différentes époques, ce qui rend peu fiable tout calcul de la sorte. Mais il existe de nombreuses autres preuves fiables.

Le Talmoudh rapporte que Rébbi Yahoudhoh Hannosi` mesura un ustensile appelé « Modia » ou « Modius » comme contenant le volume de 217 œufs.20 Nous savons que le modius faisait un tiers de la taille d'un ustensile romain de mesure standard appelé « amphore », et nous sommes capables d'évaluer l'amphore à un pied cube Romain, qui vaut 25,79 litres. Cela signifie que les œufs de poule du temps de Rébbi Yahoudhoh Hannosi` mesuraient 39,6 centimètres cubes.

Le professeur Yahoudhoh Feliks a examiné des œufs qui furent préservés entiers dans la destruction volcanique de Pompéi, il y a deux mille ans, et déclare qu'ils faisaient « approximativement la taille de petits œufs arabes de notre époque », qu'il évalue à 41,4 centimètres cubes.21

Mes propres recherches indiquent que les œufs des temps anciens étaient considérablement plus petits que ceux d'aujourd'hui. Les volailles domestiques ont été sélectivement élevées pour produire des œufs plus gros, ce qui signifierait que les œufs tendaient à être plus petits à l'époque. En outre, nous savons que les poulets domestiques furent domestiqués à partir du coq bankiva il y a quelques milliers d'années, et ses œufs étaient très petits, ne faisant que 32,1 centimètres cubes. En supposant une augmentation graduelle jusqu'à la taille des œufs d'aujourd'hui, cela indiquerait qu'il y a deux mille ans les œufs faisaient aux alentours de 40 centimètres cubes. De plus, les archives romaines montrent que les poules utilisées dans l'Italie romaine étaient capables de couver deux fois plus d’œufs à la fois que les poules d'aujourd'hui ne pourraient le faire, ce qui montre que leurs œufs étaient plus petits.

Nous voyons donc que contrairement aux assertions du Rov Landau, ni les pouces, ni les œufs, ne sont plus petits que ceux des temps anciens. Quant à la question du Rov Landau concernant l'apparent changement de ratio des œufs par rapport aux pouces, d'autres solutions ont été proposées.22 En fait, les œufs des temps anciens étaient légèrement plus petits que ceux d'aujourd'hui, tournant aux alentours de 40 centimètres cubes d'après mes recherches. Cela pourrait même nous aider à résoudre la difficulté du ratio olive-œuf sous-entendu dans le passage talmudique concernant celui qui est capable d'avaler un œuf entier ou deux olives !23

1`ôrah Hayim 486
2Responsa Wayy`ômar Yishoq, `ôrah Hayim 8. Voir aussi Nér Miswoh 17 et Middôth Washi´ouré Tôroh page 254, note de bas de page 111, et page 527
3`ôrah Hayim 368:3 et 409:7
4Voir dans la deuxième partie
5En effet, dans de nombreux cas à travers le Shoulhon ´oroukh, Rabbi Yôséf Qa`rô emploie souvent l'expression « et il y en a qui disent » pour indiquer que ce n'est pas l'opinion à laquelle il adhère. Ce pourrait donc tout à fait être le cas ici aussi
6Voir dans la première partie
7Yam Shal Shalômôh, Houllin 3:86. Également cité par le Ta''z, Yôréh Dé oh 44:12
8Shi´ourin Shal Tôroh, page 8
9Salah, Pésahim 120a
10On utilisait son pouce dans les temps anciens pour mesurer les objets
11Le Go`ôn de Wilno`, Ma´aséh Rov 105 ; Rabbi ´aqivo` Eiger, Responsa Rabbi ´aqivo` Eiger Hahadhoshôth 39 ; le Béth `afroyim, Ro`'sh `afroyim, Qountrés Hattashouvôth 16
12Le Hatha''m Sôfér, Responsa Hatha''m Sôfér, `ôrah Hayim 127, 181 ; Responsa Gidhoulé Tahoroh 1 ; le Rov Hayim de Volozhin, tel qu'il est cité dans Sha´aré Rahamim 165 et à la fin des Minhaghé HaGr''a, Chapitre 51
13486:1
14La fourchette de 50-60 centimètres cubes est due aux estimations différentes du volume d'un œuf contemporain
15Le Rov `ali´ozor Fleckeles, un disciple du Rov Landau, a déclaré d’ailleurs que le Rov Landau a tiré sa conclusion erronée à cause de son propre pouce qui était inhabituellement large, reflétant ainsi sa grande taille
16Voir dans la première partie
17Rov `ali´azar Waldenberg, Sis `ali´azar, Volume 13, 76:3
18Shi´ouré Tôroh, pages 111-120
19Middôth Washi´ouré Tôroh 13:7 et 30:6
20´érouvin 83a. Le Talmoudh ajoute que Rébbi Yahoudhoh Hannosi` avait une tradition selon quoi cet ustensile contenait le volume de 207 œufs de la taille qui existait au temps de la révélation au Sinaï, et attribuait la légère différence à un changement naturel de +/- 5% dans la taille des œufs sur tant d'années
21Feliks, Kélay Zara´im Waharqovoh, page 184, note de bas de page 58
22`avrohom Greenfeld, Middoh Kanaghadh Middoh, Môriyoh 10

23Voir dans la deuxième partie

mardi 24 mars 2015

Que vaut réellement une Kazzayith ? - Deuxième Partie

ב״ה

Que vaut réellement une Kazzayith ?

L'histoire halakhique de l'augmentation de la Kazzayith


Deuxième Partie

Par le rabbin Nothon Slifkin.

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  • Les Ri`shônim de Safaradh

Passons à présent à l'ère des Ri`shônim, et nous commencerons par les Ri`shônim d'Espagne et de régions comparables. Le Ramba''m (Espagne-Égypte, 1135-1204) ne dit rien du tout sur la taille d'une Kazzayith. Mais une déduction concernant sa taille maximale peut être faite sur la base de ses propos selon lesquels une figue sèche équivaut à un tiers d'un œuf.1 Étant donné que la Talmoudh précise qu'une Kazzayith est plus petite qu'une figue sèche2, il s'en suit donc qu'une Kazzayith est plus petite qu'un tiers d'un œuf !

Il est important de noter que notre déduction du point de vue du Ramba''m concernant les olives ne nous dit rien quant à la taille absolue d'une Kazzayith, mais seulement qu'elle doit être plus petite qu'un tiers d'un œuf (ce qui est, évidemment, vrai d'une olive ordinaire). Mais étrangement, cette déduction fut apparemment plus tard interprétée par certains comme voulant dire que le Ramba''m était d'avis qu'une Kazzayith équivalait à plus ou moins un tiers d'un œuf.3 La conséquence de cette approche est qu'elle sous-entend que le Ramba''m était opposée à l'idée selon laquelle une Kazzayith est bien plus petite qu'un tiers d'un œuf, alors que la vérité est qu'il n'y était pas du tout opposé.

En outre, du fait que le Ramba''m n'explicite pas du tout la taille d'une Kazzayith, alors qu'il explicite la taille d'autres quantités4, on peut probablement en déduire que son opinion était qu'une Kazzayith équivaut à la taille d'une olive ordinaire, et/ou qu'il appartient à chacun de l'estimer lui-même à partir de ce que son œil voit, plutôt que tenter de calculer la taille d'une olive talmudique.

Pendant longtemps, on pensait que le Ramba''m était la seule autorité du monde séfarade à partir duquel on pouvait estimer la taille d'une olive. Mais récemment, deux sources supplémentaires ont fait surface. Le Rashba''` (Rabbi Shalômôh ban `adharath, Espagne, 1235-1310), en discutant d'un sujet tout à fait différent, mentionne que quinze œufs valent « beaucoup » plus que soixante olives ; ainsi, une olive est beaucoup plus petite qu'un quart de la taille d'un œuf.5 Le Ritva''` (Rabbi Yôm Tôv ban `avrohom `asévili, Espagne, 1250-1330), dans un manuscrit récemment publié, déclare qu'une figue sèche vaut le volume de « quelques » olives.6 Puisqu'il mentionne également dans ce manuscrit le fait qu'il est d'avis qu'une figue sèche vaut un tiers de la taille d'un œuf, cela signifie qu'une olive est largement plus petite qu'un tiers de la taille d'un œuf !

Il est important de signaler qu'aucune de ces autorités ne désire préciser la taille d'une olive, ou établir une règle sur sa taille (contrairement à ce que nous verrons dans le cas des Ri`shônim de `ashkanaz). Notre connaissance de leur position sur la taille d'une olive, ou la limite maximale de la taille d'une olive, est déduite de déclarations qu'ils ont faites en parlant d'autres choses. L'implication claire est qu'ils prenaient comme une chose allant de soi qu'une Kazzayith vaut la taille d'une olive ordinaire, et il n'était nulle besoin de l'expliciter.

Dans le même ordre d'idée, le fait retentissant que la majorité des autorités de cette période n'aient fait aucune déclaration relative à la taille d'une olive ne signifie pas que nous n'avons aucune idée de ce qu'était leur opinion. Pour quelqu'un pour qui une Kazzayith est à l'évidence une olive, il n'est nulle besoin de faire le moindre commentaire sur le sujet. On peut supposer que la raison pour laquelle ils n'ont pas commenté la taille d'une Kazzayith est qu'il était évident pour eux qu'une Kazzayith est une Kazzayith.7

  • Les Ri`shônim de `ashkanaz

C'est en `ashkanaz que nous voyons l'olive évoluer à cause de déclarations faites par les Ri`shônim eux-mêmes. (Cela signifie que ce sont leurs déclarations qui ont causé les erreurs que nous connaissons aujourd'hui.) Les Ri`shônim de `ashkanaz traduisirent la taille d'une olive en une proportion d'un œuf, mais donnèrent différentes quantités. Ces incohérences sont basées sur diverses tentatives de résoudre différents passages du Talmoudh. À un endroit, le Talmoudh déclare que l'on peut avaler de la nourriture jusqu'à la taille de deux olives8 : « Les Sages ont évalué que la gorge ne peut contenir plus que deux olives ». Mais ailleurs, le Talmoudh déclare que l'on peut avaler de la nourriture jusqu'à la taille d'un œuf9 : « Les Sages ont évalué que la gorge ne peut contenir plus qu'un œuf de poule ». Ces passages semblent donc indiquer qu'une olive vaut la moitié de la taille d'un œuf. Mais à un troisième endroit, une conclusion différente émerge. Le Talmoudh10 discute de la quantité de nourriture requise pour un ´érouv. Deux des opinions citées expriment leur position en termes de Kavim, qui peuvent ensuite être traduites en quantités d’œufs (puisqu'un Kav équivaut à 24 œufs) :

  • Rébbi Shim´ôn : deux repas valent 2/9 d'un Kav, qui équivaut à 5 œufs et un tiers.
  • Rébbi Yôhonon ban Barôqah : deux repas valent ¼ d'un Kav, ce qui équivaut à 6 œufs.

Ailleurs, le Talmoudh déclare que deux repas équivalent à 18 figues sèches.11 Comme nous l'avons vu plus tôt, une olive est connue pour être plus petite qu'une figue sèche.12 Cela donne les calculs suivants :

  • Rébbi Shim´ôn : deux repas = 5 œufs et 1/3 = 18 figues sèches ; ainsi, une olive vaut moins que 3/10 d'un œuf.
  • Rébbi Yôhonon ban Barôqah : deux repas = 6 œufs = 18 figues sèches ; ainsi, une olive vaut moins qu'un tiers d'un œuf.

Comment toutes ces sources peuvent-elles être réconciliées ?

Le R''i (Rabbi Yishoq ban Shamou`él l'Ancien de Dampierre, 12ème siècle) conclut à partir des passages qui parlent d'avaler de la nourriture qu'une olive vaut la moitié de la taille d'un œuf.13 Quant au passage dans ´érouvin, il déclare que nous ne suivons ni l'opinion de Rébbi Shim´ôn, ni celle de Rébbi Yôhonon ban Barôqah ; cette discussion n'a donc aucune pertinence quant au sujet de la taille d'une olive. La position du R''i selon qui une olive équivaut à la moitié de la taille d'un œuf fut adoptée par Rabbi Mordokhay ban Hillél (Allemagne, 1240-1298)14, Rabbi Alexander Zusslein Hakkôhén (France-Allemagne, décédé en 1348)15, et Rabbi Ya´aqôv Weil (Allemagne, 15ème siècle)16.

Rabbénou Ta''m (Ya´aqôv ban Mé`ir Tam, France, 1100-1171), de l'autre côté, déclare que nous tranchons d'après l'opinion de Rébbi Shim´ôn, et une olive doit faire moins que 3/10 d'un œuf. Concernant les déclarations faites sur le fait d'avaler de la nourriture, et qui indiquent qu'une olive vaut la moitié de la taille d'un œuf, Rabbénou Ta''m suggère que les aliments dont on parle sont dans un état différent qui affecte le volume pouvant être avalé. Un œuf est beaucoup plus facile à avaler qu'un volume équivalent d'olives. Puisque les olives sont dures et contiennent des noyaux, seules deux olives peuvent être avalées à la fois, bien qu'elles soient beaucoup plus petites qu'un simple œuf entier, qui peut être avalé d'un trait.

Dans une variante de cette position, le Tôsofôth Yashanim suggère que ces passages sont les descriptions de différentes façons d'avaler des aliments. Lorsque le Talmoudh parle de quelqu'un étant capable d'avaler deux olives, il faisait référence à ce qu'on est capable d'avaler en mangeant normalement. Mais quand il parle de quelqu'un étant capable d'avaler un œuf entier, il faisait référence au maximum que quelqu'un est capable d'avaler en forçant un peu.

L'approche de Rabbénou Ta''m ne tire aucune conclusion quant à la taille absolue d'une olive, mais stipule seulement qu'elle doit valoir moins de 3/10 d'un œuf (ce qui, évidemment, est vrai). Cependant, là encore, très étrangement, cette opinion fut plus tard interprétée comme voulant dire qu'une olive vaut 3/10 d'un œuf. (La proportion de 3/10 fut plus tard légèrement augmentée en 1/3, pour des raisons obscures ; peut-être que c'est une quantité plus facile à estimer.)

  • Raisons de l'augmentation de la taille d'une olive par les `ashkanazim

Pourquoi les Pôsqim `ashkanazim transposèrent-ils la taille d'une olive à la taille d'un œuf, plus particulièrement lorsqu'on voit que cela a eu pour conséquence de faire l'erreur de considérer, du moins pour le R''i, qu'une olive valait la moitié de la taille œuf ? Pourquoi n'ont-ils pas suivi la position des Pôsqim Safaradhim, pour qui une Kazzayith vaut simplement la taille d'une olive ordinaire ?

La réponse est assez simple, et fut donnée par Rabbi ´aqivo` Yôséf Schlesinger (1835-1922). Il écrit17 :

La mesure d'un œuf ne se trouve nulle part dans la Tôroh, qui parle plutôt d' « une terre d'olives, etc. » ; c'est pourquoi toutes ces mesures sont comme des olives, et cette olive fut également transposée en mesure d'un œuf pour ceux qui n'avaient pas d'olives. Mais cela n'est pas pour nous, qui voyons de nos yeux l'olive. Il n'est nulle besoin de renoncer au ´iqqor pour le Tofél !18

Les Pôsqim `ashkanazim du Moyen-Âge n'avaient jamais vu d'olives de leurs vies. Nous avons effectivement tendance à l'oublier de par le fait que nous trouvons aujourd'hui des olives dans bon nombre de nos pays occidentaux, mais les olives ne poussaient pas du tout dans le Nord ; elles ne poussaient que dans la région méditerranéenne. Dans l'Europe médiévale, importer et transporter des produits était très coûteux, et ne se faisait que pour des aliments pour lesquels il y avait une forte demande. De nombreux aliments étaient tout bonnement inconnus dans certaines régions. Au 15ème siècle, dans une traduction bavaroise d'une pharmacopée arabe, le traducteur Allemand dû décrire à ses lecteurs ce qu'étaient concrètement certains des aliments mentionnés dans le document (comme par exemple, les graines de sésame et les pistaches). Dans l'Europe du Nord, contrairement à la région méditerranéenne, les olives ne faisaient pas partie des menus et on en avait pratiquement jamais entendu parler. Seule l'huile d'olive était importée, et même cela coûtait très cher et n'était utilisée que par les riches. Dans le livre de cuisine le plus ancien, datant de 1350, aucune olive n'est mentionnée, et l'huile (qui pourrait même ne pas être de l'huile d'olive) n’apparaît qu'une seule fois.

Ainsi, les Ri`shônim de `ashkanaz n'étaient tout simplement pas familiers avec les olives. Ils ne pouvaient que tenter de calculer la taille d'une olive sur la base de suppositions et déductions imprécises tirées de divers passages du Talmoudh. À cause de cela, ils augmentèrent et exagérèrent radicalement la taille d'une Kazzayith.

Rabbi `ali´azar ban Yô`él Halléwi (Allemagne, 1140-1225) reconnaît explicitement que sa communauté à `ashkanaz savait qu'elle ne jouissait pas de la possibilité d'observer d'elle-même ce qu'était une olive, et qu'ils décidèrent, par conséquent, d'adopter une position volontairement erronée par prudence19 :

Et chaque fois qu'une Kazzayith est requis, l'aliment doit être mesuré généreusement, étant donné que nous ne sommes pas familiers avec la mesure d'une olive, et afin que la bénédiction ne soit pas récitée en vain.

Une autre « confession » révélatrice nous vient d'un des Ri`shônim de la génération du Ro`''sh. Il répondait à une question qui lui fut posée concernant le fait que le Talmoudh rapporte qu'Hillél consommait, lors du Sédhar de Pésah, simultanément une Kazzayith de Massoh, une Kazzayith de Moror et une Kazzayith de Harôsath, ce qui, évidemment, était problématique pour tous ceux qui croyaient que deux olives était le maximum qu'une gorge peut contenir. Ce rabbin fit remarquer que d'après ce qu'il avait vu par lui-même lors de ses voyages en `aras Yisro`él, cela ne constituait en aucun cas une difficulté20 :

Pour moi, il n'y a aucune difficulté, car j'ai vu des olives en Israël et à Jérusalem, et même six n'étaient pas aussi larges qu'un œuf.

Nous voyons donc que les Ri`shônim de `ashkanaz eux-mêmes reconnaissaient qu'étant donné qu'ils vivaient en `ashkanaz, ils n'avaient jamais vu d'olives. Notez qu'aucun Ri`shôn n'a affirmé avoir mesuré l'olive et vu qu'elle valait la moitié ou le tiers d'un œuf. Ils ont tous fait usage d'arguments textuels indirects pour tenter de déterminer la taille d'une olive. Le Ri`shôn `ashkanazi susmentionné est le seul à avoir décrit une olive sur la base d'une observation directe, et il dit qu'une olive vaut même moins qu'un sixième d'un œuf.

Cela répond donc à la question suivante : quand bien même le R''i affirmerait que le Talmoudh tranche qu'une olive vaut la moitié de la taille d'un œuf, pourquoi supposer que cela signifie que les olives d'antan étaient plus grosses ? Pourquoi ne pas plutôt expliquer que les œufs d'antan étaient plus petits ? Cette question est plus particulièrement forte lorsqu'on garde à l'esprit que la mesure fondamentale des Miswôth relatives à l'alimentation est donnée en termes d'olives, et non en termes d’œufs. Pourquoi, donc, prendre une unité de mesure différente comme baromètre ?

La réponse est que le R''i, et beaucoup d'autres après lui, n'avait pas d'expérience personnelle et directe avec les olives. De l'autre côté, ils étaient familiers avec les œufs. Étant donné que l'olive était l'aliment dont ils ne connaissaient pas la taille et qu'ils tentaient de déterminer, il était naturel pour eux de supposer que l’œuf du Talmoudh était le même que leur œuf, et que l'olive valait donc la moitié de cette taille. Il n'y avait, pour eux, aucune raison de supposer autre chose. Mais aujourd'hui, alors que nous savons que les olives ne sont pas et n'étaient pas aussi grosses, et que nous savons également qu'en réalité les œufs étaient d'antan plus petits, il n'y a aucune raison, même pour réconcilier les passages talmudiques sur les olives et les œufs, que cela nous amène à la conclusion que les olives devaient avoir été plus grosses.

Il y a un autre point à considérer pour évaluer l'adoption de la position erronée des Ri`shônim de `ashkanaz. Le R''i et Rabbénou Ta''m n'ont pas délibéré de la taille d'une Kazzayith afin d'émettre un Pasaq Din (décision halakhique), mais dans une tentative de résoudre un conflit dans le Talmoudh. Il n'est pas du tout clair qu'ils étaient d'avis que pour sa propre obligation, chacun devait toujours reproduire la raille d'une olive talmudique. Il est tout à fait possible qu'ils souscrivaient à l'opinion des Ga`ônim selon qui, si quelqu'un a accès à des olives, il doit suivre la raille d'une olive de son époque et du lieu où il se trouve. Peut-être qu'à l'origine les décisions des Ri`shônim `ashkanazim furent adoptées parce que personne n'avait autre chose de mieux à proposer. Et même plus tard, lorsque les `ashkanazim découvrirent des alternatives (et virent de leurs yeux ce qu'était vraiment une olive), les déclarations de ces Pôsqim avaient déjà été acceptées comme des décisions formelles concernant ce que devait être la taille d'une Kazzayith.

1Mishnéh Tôroh, Hilkôth ´érouvin 1:9
2Shabboth 91a
3Voir le Mishnoh Barouroh 486:1
4Commentaire sur la Mishnoh, ´édhouyôth 1:2, Kélim 2:2 ; Mishnéh Tôroh, ´érouvin 1:12
5Rashba''`, Mishmarath Habbayith 4:1
6Ritva''` sur Shabboth 76b
7Ajoutons à cela que les olives étaient très répandues dans les pays séfarades. Par conséquent, tous les Safaradhim savaient ce que valait une olive et à quoi elle ressemblait. Il était donc inutile de se pencher même sur le sujet
8Karithôth 14a
9Yômo` 80a
10´érouvin 80b
11Ibid.
12Shabboth 91a
13Tôsofôth sur Yômo` 80a. (La même déduction est apparemment faite par le Séfar Hahinoukh, Miswoh n°313.)
14Le Mordokhay, à la fin de Pésahim, Sédhar Léyl Pésah
15Séfar Ho`agoudhoh, ´érouvin 82b
16Mahar''i Weil 193
17Tal Talpiyôth, Shavot 5661, page 103
18C'est-à-dire, à partir du moment où nous pouvons estimer de nos propres yeux ce que vaut une olive, qui est la mesure principale dans la Tôroh, pourquoi perdre son temps à estimer une olive en termes d’œufs, qui n'est pas une mesure biblique ?
19Ravyo''h, Barokhôth 107

20Pisqé Rabbothénou Shabba`ashkanaz, Môriyoh 2:3
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