lundi 12 octobre 2015

Les femmes sont-elles tenues de prier ?

ב״ה

Les femmes sont-elles tenues de prier ?

L'approche du Ramba''m


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Voici ce qu'écrit le Ramba''m ז״ל dans son Mishnéh Tôroh :

Hilkôth Tafilloh Ouvirkhath Kôhanim 1:1-2
1. Il est une Miswath ´aséh1 de prier chaque jour, car il est dit2 : « et vous servirez HaShem, votre Dieu ». De tradition orale, ils ont enseigné que ce service [dont on parle] est la prière. Et il est dit3 : « et pour Le servir de tout votre cœur ». Les Sages ont dit4 : « Et qu'est-ce que le service qui [se fait] avec le cœur ? C'est la prière ! ». Min Hattôroh il n'y a pas de nombre de prières [à faire], Min Hattôroh il n'y a pas de formulation spécifique à la prière, et Min Hattôroh la Tôroh il n'y a pas de temps fixé à la prière. Par conséquent, les femmes et les esclaves sont astreints à la prière, parce que c'est une Miswath ´aséh qui n'est pas associée à un temps [d'accomplissement] spécifique.
א  מצות עשה להתפלל בכל יום, שנאמר "ועבדתם, את ה' אלוהיכם": מפי השמועה למדו שעבודה זו--היא תפילה, ונאמר "ולעובדו, בכל לבבכם"; אמרו חכמים, איזו היא עבודה שבלב, זו היא תפילה. ואין מניין התפילות מן התורה, ולא משנה התפילה הזאת מן התורה. ואין לתפילה זמן קבוע מן התורה; ולפיכך נשים ועבדים חייבין בתפילה, לפי שהיא מצות עשה שלא הזמן גרמה
2. Mais l'obligation de cette Miswoh [s'accomplit] de la manière suivante : l'être humain doit prier et supplier chaque jour et faire l'éloge du Saint, béni soit-Il, puis demander pour les choses dont il a besoin par des requêtes et des supplications, ensuite offrir des louanges et des remerciements à HaShem pour le bien dont Il l'a gratifié, chacun selon sa capacité.
ב  אלא חיוב מצוה זו, כך הוא--שיהא אדם מתפלל ומתחנן בכל יום, ומגיד שבחו של הקדוש ברוך הוא, ואחר כך שואל צרכיו שהוא צריך להן בבקשה ובתחינה, ואחר כך נותן שבח והודיה לה' על הטובה שהשפיע לו: כל אחד כפי כוחו

Le Ramba''m commence par nous dire que la prière est une obligation biblique (Miswoh Min Hattôroh). Chaque Israélite a le devoir de prier HaShem ית׳ au moins une fois chaque jour. Il base son opinion sur le Sifri et le Talmoudh, qui expliquent un verset difficile que l'on retrouve dans la Tôroh. Il est dit dans la Tôroh : ולעובדו, בכל לבבכם « et pour Le servir de tout votre cœur ». Le problème avec ce verset est que le mot עבודה « ´avôdoh - service » renvoie généralement à un acte physique, alors que le cœur représente le métaphysique. Nos Sages répondent que ce verset se réfère à la prière, qui est un service qui nécessite un acte physique (c'est-à-dire prononcer des paroles avec sa bouche), mais qui s'accomplit principalement avec sa pensée et ses émotions (c'est-à-dire la Kawwonoh). Ainsi, la Tôroh nous impose de prier, mais ne nous a jamais dit quelle parole prononcer en guise de prière, à quelle fréquence il fallait prier et à quel moment.

Le Ramba''m explique donc que le concept de prière est Min Hattôroh (d'origine biblique), mais que la formulation, la fréquence et le moment des prières sont tous Middarabbonon (d'origine rabbinique). C'est pourquoi, poursuit-il, les femmes ont une obligation biblique de prier. La raison à cela est qu'elles sont exemptes de toutes les Miswôth positives dont l'accomplissement est lié à un temps spécifique (Miswôth ´aséh Shahazzamon Garomoh). Puisque nous avons vu que le concept de prière n'est pas limité à un temps d'accomplissement spécifique requis par la Tôroh, elles sont tenues de prier. Et comment s'accomplit ce devoir biblique de prier ?

Le Ramba''m explique que pour s'acquitter de son devoir biblique de prier, on doit faire une prière qui commence par des louanges générales à HaShem, qui se poursuit par ses requêtes personnelles, et qui se conclut par des paroles de remerciements pour toutes les bonnes choses de la vie qu'Il nous a déjà accordées. C'est en fait exactement de cette manière-là que l'on est censé s'adresser à un roi. Lorsque les gens soumettaient leurs requêtes à un roi, ils commençaient par faire les éloges du monarque, et seulement après avoir encensé le roi ils soumettaient leurs requêtes et concluaient par des paroles de louanges supplémentaires et de remerciements à l'égard du roi pour toutes les bonnes choses qu'il avait déjà accordées et continuera à accorder aux sujets de son royaume. C'est ainsi que n'importe qui peut accomplir son devoir biblique de prier. Et chacun s'exprimera en fonction de ses capacités, c'est-à-dire selon l'aisance de sa locution, avec ses propres mots, et à n'importe quel moment de la journée, au moins une fois par jour.

Dans les Halokhôth suivantes, le Ramba''m poursuit en expliquant qu'en plus de cela, les `anshé Kanasath Haggadhôloh (les Hommes de la Grande Assemblée) exigèrent de tous les hommes de prier deux autres fois, mais à des moments bien spécifiques, à savoir, le matin et en fin d'après-midi. Ils formulèrent également un texte de base à dire lors de ces deux occasions en guise de prière (texte qui porta le nom de שמונה עשרה « Shamônah ´asréh », qui signifie « dix-huit », car il est composé de dix-huit bénédictions. Voir ici), de façon à ce que chacun puisse s'exprimer en Langue Sainte lorsqu'il prie et se concentrer sur les requêtes réellement essentielles et basiques, ce qui n'est pas toujours évident lorsqu'on prie dans ses propres mots. Et c'est ainsi que l'on accomplit son devoir rabbinique de prier chaque jour. Puisque les Shamônah ´asréh doivent se faire selon une certaine formulation, un nombre spécifique de fois et à des moments bien précis de la journée, il s'agit là d'une Miswath ´aséh Shahazzamon Garomoh, un commandement positif déterminé par un temps d'accomplissement spécifique. Or, les femmes étant exemptes des Miswôth ´aséh Shahazzamon Garomoh, elles ne sont pas tenues de faire les Shamônah ´asréh.

Ainsi, d'un côté les femmes sont tenues de prier au moins une fois par jour (au moment qu'elles désirent) dans leurs propres mots et selon leurs besoins et leur aisance d'élocution (ce qui représente l'aspect biblique de la prière), mais de l'autre côté, elles sont exemptes de la récitation des Shamônah ´asréh le matin et l'après-midi (ce qui représente l'aspect rabbinique de la prière).

Que les femmes ont un rapport différent à la prière que les hommes se vérifie aisément. Lorsqu'on entre dans une Synagogue n'importe où dans le monde, on verra à chaque fois la même scène. Pratiquement tous ceux qui sont rassemblés pour y prier sur une base quotidienne sont des hommes. Et même lorsqu'il n'y a pas d'office de prière, on remarquera que le nombre de places assises est généralement deux fois plus important du côté des hommes que du côté des femmes. Comme pour tout ce qui touche à la Halokhoh, ce n'est pas une anomalie architecturale, mais reflète vraiment l'influence de la Tôroh sur chaque aspect de nos vies. La Halokhoh n'a jamais exigé des femmes de se rendre à la Synagogue, et de toute façon la plupart des femmes n'ont tout simplement pas le temps ou la motivation de s'y rendre sur une base quotidienne. En fait, la présence des femmes dans une Synagogue a toujours été une vision très rare depuis que les Synagogues existent. C'est même l'une des raisons pour lesquelles la majorité des vieilles Synagogue à avoir été retrouvées ne possédaient même pas une séparation pour les femmes, car elles ne s'y rendaient pratiquement pas (et lorsqu'elles s'y rendaient pour des occasions particulières, une séparation de fortune pouvait être montée ou mise en place). Quant au fait de prier à la maison, nous venons d'expliquer que les femmes sont exemptes des Shamônah ´asréh, bien qu'elles soient astreintes au devoir de prier (mais quand elles le veulent, au moins une fois dans la journée, selon leurs propres mots et l'aisance de leur élocution).

Cette approche du Ramba''m concorde également avec l'opinion que le Ri''f ז״ל exprime dans son commentaire sur le Talmoudh.5 Il relève que la Mishnoh tranche que les femmes sont astreintes à la prière, et explique que c'est parce que la prière n'est pas une Miswath ´aséh Shahazzamon Garomoh, sous-entendant par-là qu'il soutient une approche identique à celle du Ramba''m, c'est-à-dire que la prière est composé de deux aspects ; l'aspect biblique, dont les femmes sont astreintes car il n'est pas lié à un temps d'accomplissement spécifique, et l'aspect rabbinique, dont les femmes sont exemptes car il est lié à un temps d'accomplissement spécifique.

L'un des plus grands opposants de cette approche fut le Ramba''n ז״ל. Pour lui, il n'y a pas d'aspect biblique et rabbinique à la prière, mais uniquement un aspect rabbinique. En outre, il tranche que bien que la prière rabbinique soit lié à un temps d'accomplissement spécifique, les femmes y sont astreintes car la prière est une demande de miséricorde Divine, et les femmes en ont également besoin. Par conséquent, elles sont elles aussi astreintes à faire les Shamônah ´asréh deux fois par jour, le matin et en fin d'après-midi, comme les hommes.6 L'approche du Ramba''n est également sous-entendue par Rash''i ז״ל.7

Le Shoulhon ´oroukh8 s’aligne clairement sr l'approche du Ramba''m (et du Ri''f) selon quoi les femmes sont astreintes à l'obligation de prier, car ce n'est pas un devoir lié à un temps d'accomplissement spécifique. Le Moghén `avrohom9 ז״ל explique que d'après le Mahabbér (surnom de Rabbi Yôséf Qa`rô ז״ל, auteur du Shoulhon ´oroukh), une femme a seulement besoin de faire une courte prière dans ses propres mots chaque jour. Il suppose que c'est sans doute la raison pour laquelle de nombreuses femmes qui sont généralement très minutieuses dans leur ´avôdath HaShem semblent ne jamais faire les Shamônah ´asréh. Après s'être lavé les mains et avoir récité leurs bénédictions du matin, de nombreuses femmes ajoutent une courte prière qui commence par des louanges à HaShem, se poursuit par une ou deux requêtes, et se conclut par des louanges et remerciements à HaShem, suivant le modèle énoncé par le Ramba''m, et s'acquittent ainsi de leur devoir de prier. Mais le Moghén `avrohom n'est pas d'accord avec le Mahabbér et écrit que l'opinion majoritaire suit l'approche du Ramba''n. De ce fait, il suppose que les femmes ne peuvent s'acquitter de leur devoir de prier qu'en faisant les Shamônah ´asréh.

Bien que l'opinion majoritaire soit que les femmes sont tenues de faire les Shamônah ´asréh deux fois par jour, le matin et l'après-midi, nous avons vu que ce n'est pas la seule façon de considérer le problème. En outre, l'approche du Ramba''m peut plus facilement être connectée au Talmoudh que celle du Ramba''n, et elle est, en outre, beaucoup plus en phase avec la logique, la raison et l'histoire.

1Commandement positif
2Shamôth 23:25
3Davorim 11:13
4Ta´anith 2a ; Sifri, Davorim 11:13
5Barokhôth 20a-b
6Hassaghôth Laséfar Hammiswôth 5
7Sur Barokhôth 20b
8`ôrah Hayim 106:1

9106:1

samedi 10 octobre 2015

Qu'est-ce qui ne va pas avec les Harédhim ?

ב״ה

Qu'est-ce qui ne va pas avec les Harédhim ?


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Ma relation avec les Harédhim et ma façon de les considérer sont des sujets récurrents dans les courriels que je reçois. Ainsi, pour éviter de devoir me répéter régulièrement, je vais synthétiser ici les raisons pour lesquelles je m'oppose au harédisme qui, pour moi, et je le dis sans aucun détour, est une religion différente du Judaïsme. (Évidemment, il existe des Harédhim qui sortent du lot, comme partout, et il y a quelques différences notables entre le harédisme ashkénaze et le harédisme séfarade. Mais de manière générale, ce qui suit s'applique à la majorité d'entre eux.)

Si je devais résumer mes griefs à l'égard du harédisme, je les diviserais en deux :

  1. à l'égard des dirigeants Harédhim :
  1. ils prêchent une forme de Judaïsme qui n'a jamais existé et qu'eux-mêmes ont inventée progressivement ;
  2. ils sont complètement déconnectés de la situation économique, ou plus précisément, du devenir de la société Harédhi et au lieu de proposer des solutions, ils favorisent le statut quo et s'en prennent à toute personne et organisation qui tenterait de faire bouger les choses. Ils persistent à tous prix à contraindre les Harédhim à ne faire que de l'étude à plein temps et mendier ;
  3. ils sont intolérants et, pire encore, ils nourrissent l'intolérance envers toute école de pensée qui dévierait ne serait-ce que très légèrement de la leur, sans même analyser le bien fondé éventuel des arguments des autres. Et ainsi, même entre eux ils se divisent et chaque dirigeant crée de son côté son propre groupe d'élitistes et de fanatiques ;
  4. ils ont un mépris déguisé pour HaZa''l. Je dis « déguisé », car ils ne diront pas ouvertement qu'ils s'opposent à HaZa''l, mais ils le feront savoir indirectement. Par exemple, HaZa''l méprisent toute personne qui vit volontairement aux frais de la communauté et insistent des centaines de fois sur l'importance de travailler, à tel point qu'ils nous disent que même un petit boulot est préférable à la charité. Que disent les dirigeants Harédhim ? Qu'il faut étudier la Tôroh à plein temps et ne pas travailler, et vivre sur la charité des gens ! HaZa''l disent, et cela est explicitement indiqué dans toutes les Kathoubbôth (contrats de mariage), qu'il est du devoir de l'homme de pourvoir à tous les besoins de son épouse, et donc de travailler pour pouvoir la nourrir, l'habiller, etc. Que disent les dirigeants Harédhim ? Que l'homme doit rester à la Yashivoh ou au Kôllél et la femme travailler pour nourrir la famille ! Non seulement c'est contre les paroles de HaZa''l, mais ils transgressent en plus les termes du contrat de mariage. Il ne s'agit là que de deux exemples. (Plusieurs autres sont donnés à travers d'anciens articles publiés sur ce blog, et d'autres seront donnés dans de futurs articles.) ;
  5. ils ont une vision réductrice et étroite de la relation entre la foi et la science, ainsi que sur les problèmes sociétaux ;
  6. leur façon de traiter, voire même déguiser, les affaires d'abus sexuels sur des enfants et les relations incestueuses dans leurs communautés, est totalement lamentable et dégoûtante ;

  1. à l'égard du mode de vie, des habitudes et attitudes des Harédhim :
  1. leur mépris à peine déguisé pour les autres Juifs religieux non Harédhim, voire même pour des Harédhim appartenant à d'autres groupes que les leurs (chaque groupe prétend être meilleur que l'autre) ;
  2. leur fétichisme excessif pour leur tenue vestimentaire ;
  3. leur idolâtrie envers les pseudos « Gadhôlim », à qui ils attribuent des qualités comme l'omniscience, l'infaillibilité, la faculté de lire dans les pensées des gens, ou encore la faculté d'accomplir des pseudos miracles ;
  4. leur malhonnêteté à justifier toute pratique contraire à la Tôroh dès lors que leurs « Gadhôlim » la soutiennent ou la pratiquent. Leur « Gadhôlim » sont au-dessus de la Tôroh. (Étrange lorsqu'on sait que le Roi d'Israël avait une obligation de rédiger lui-même une copie de la Tôroh, précisément pour qu'il sache que bien qu'il était la plus haute autorité du peuple, il n'était pas au-dessus des lois Divines.) ;
  5. leur nombre impressionnant de pratiques et croyances basées sur des superstitions ou calquées sur celles des païens d'antan ;
  6. leur faculté à inventer de nouvelles pratiques soi-disant sur la base d'un « Midhrosh » (ou la « Qabboloh »), ce qui a pour conséquence de faire croire que c'est le « Midhrosh » qui enseigne ces pratiques. (Et cela dit au passage, la Halokhoh ne se détermine pas sur base d'un Midhrosh.) ;
  7. les nombreuses contradictions que l'on retrouve dans leurs doctrines et pratiques ;
  8. leur mépris pour les hommes Harédhim qui travaillent, qu'ils considèrent comme des membres de seconde zone dans la communauté, à moins qu'ils fassent don de grosses sommes d'argent à la communauté, auquel cas ils deviennent alors des membres de la classe la plus élevée de la communauté Harédhi, juste derrière les pseudos « Gadhôlim » ;
  9. leur mépris pour les connaissances « profanes », voire même la connaissance en général ;
  10. leur insistance sur le fait de mener une vie intégralement consacrée à l'étude, et qu'ils présentent comme l'idéal même en cas de difficultés financières, au point de ne pas remplir leurs devoirs familiaux, moraux et sociétaux ;
  11. leur totale indifférence et inconscience face aux dangers et choses pouvant causer de graves problèmes de santé ;
  12. le terrorisme intellectuel, voire physique, dont ils font preuve, ainsi que les menaces implicites et explicites dont ils font usage, pour s'assurer que leurs membres sont soumis aux règles strictes de la communauté et n'y dévient pas ;
  13. etc.

De toute cette liste (qui aurait pu se poursuivre encore longtemps), le problème qui cause les conséquences les plus dramatiques et visibles est l'approche Harédhi consistant à encourager les hommes à passer leur temps au Kôllél, les imprégnant de la notion que le travail est, au mieux, un choix pour les religieux de seconde zone, et au pire, quelque chose de moins préférable qu'aller mendier aux portes. Cela va de pair avec le fait d'élever leurs enfants afin qu'ils suivent cette même voie, les privant d'!une vraie éducation et opportunité de faire quelque chose d'autre (ou carrément quelque chose de leurs vies).

C'est totalement non traditionnel et va à l'encontre des nombreux enseignements de HaZa''l sur la valeur du travail, le problème d'être un fardeau pour la communauté, et l'obligation d'éduquer ses enfants afin qu'ils soient capables de pourvoir à leurs propres besoins. Cela va à l'encontre de la Kathoubboh, par laquelle l'homme s'engage à honorer, nourrir et pourvoir aux besoins de son épouse. Cela va à l'encontre même de la nature humaine et du fonctionnement de toute société depuis la nuit des temps et dans toute culture.

Les problèmes que cette mentalité causent sont catastrophiques, et vont bien au-delà de la pauvreté financière des hommes étudiant au Kôllél. Les parents accumulent au fur et à mesure des années de profondes dettes afin de marier leurs enfants, ce qui implique (puisque le mari ne travaille pas) de leur acheter des appartements et pourvoir à leurs besoins durant de longues années, si pas pour toujours. Les Shiddoukhim se font et se défont sur base de l'argent. Des exigences insupportables sont placées sur l'épouse, qui doit non seulement avoir plein d'enfants et les élever, mais doit également assumer la responsabilité de gagner de l'argent (contrairement à ce qui est stipulé dans la Kathoubboh). Les hommes eux-mêmes se sentent( souvent inutiles, peu épanouis et incapables (ce qu'ils sont vraiment). Et la pauvreté elle-même est la cause de nombreux problèmes de Sholôm Bayith (paix domestique), trafics illégaux en tout genre, etc. Et cela ne fait qu'empirer d'année en année avec chaque nouvelle génération d'enfants élevés dans ce système.

En fait, il y aurait encore beaucoup à dire, mais nous allons nous arrêter là pour l'instant. Ils s'enfoncent dans un gouffre sans fin, mais semblent ne même pas s'en rendre compte. Il y a une misère morale et spirituelle dans les milieux Harédhim (principalement ashkénazes) que seuls ceux qui ont fait partie à un moment de ces milieux-là ou les ont fréquentés de très près (comme moi) peuvent savoir ce qui s'y passe vraiment. Le harédisme est une machine de destruction massive. Une religion totalement différente du Judaïsme. La branche hassidique du harédisme est la pire ! En fait, quand je faisais encore partie de l'univers hassidique, je croyais évidemment que les Litvaqim étaient les pires Juifs qui soient, car ils rejetaient le hassidisme. Mais en y regardant de plus près, je me suis rendu compte que tous les points d'objection soulevés notamment par le Go`ôn de Wilno` ז״ל à l'égard du hassidisme étaient corrects et censés. On ne reconnaît jamais un génie et un visionnaire de son vivant. Mais si vous jetez un coup d’œil sur chacune de ses objections (et celles des autres opposants au hassidisme qui ont été ses contemporains), vous verrez qu'il avait raison sur toute la ligne et que sa décision d'excommunier et considérer hérétiques les Hasidhim était la meilleure et la seule conclusion logique. Comme le rappellent timidement de temps à autres certains rabbins (ils n'ont pas intérêt à parler trop fort, car le hassidisme a pratiquement envahi et conquis une partie conséquente du monde religieux), ce décret d'excommunication n'a jamais été levé, bien qu'il ne soit tout simplement plus appliqué.


HaShem Yishmôr !

dimanche 4 octobre 2015

Nous ne sommes pas liés par les passages `aggadiques du Talmoudh

ב״ה

Nous ne sommes pas liés par les passages `aggadiques du Talmoudh


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Il y a une erreur qui est fréquemment commise par bon nombre de Juifs, et plus particulièrement dans les milieux Harédhi. Cette erreur récurrente consiste à prendre tout ce qui se trouve dans le Talmoudh comme faisant partie de la Tôroh Orale, et cela inclut même les récits `aggadiques et midrashiques contenus dans le Talmoudh.

Nous avons déjà expliqué à travers divers articles que les Midhroshim n'avaient aucune nature contraignante, et qu'ils ne devaient surtout pas être compris littéralement, mais comme des homélies faites par nos Sages afin de nous transmettre des leçons et messages moraux. De ce fait, lorsqu'on est confronté à un Midhrosh sur un passage biblique, la question n'est pas de savoir si le récit rapporté est vrai, car ce n'est jamais le cas, mais plutôt ce qu'ont tenté de nous faire comprendre nos Sages à travers cette histoire parabolique.

Quant aux `aggodhôth (histoires) rapportées dans le Talmoudh, elles ne sont elles non plus pas du tout contraignantes. Parfois, ces histoires sont vraies, parfois pas du tout, parfois il s'agit d'exagérations. De même, le fait que des passages bibliques se retrouvent cités dans des `aggodhôth n’indique pas non plus qu'il s'agit d'une `aggodhoh rapportant une tradition orale. Il s'agit bien souvent de raisonnements personnels faits par certains Sages et rabbins, qui interprétaient un certain verset d'une certaine manière afin de soutenir leur opinion. Leur interprétation personnelle pouvait ainsi tout à fait être correcte, tout comme elle pourrait ne pas du tout l'être. Nous avons de nombreux cas tout au long du Talmoudh d'interprétations de versets rejetées ou auxquelles d'autres Sages se sont opposés. De ce fait, il est erroné de penser que tout ce qui est rapporté dans le Talmoudh est contraignant. En fait, le Ramba''m זצ״ל (et d'autres) est très clair dans son Mishnéh Tôroh (Hilkhôth Talmoudh Tôroh) sur le fait que la Tôroh Orale n'inclut que ce qui se trouve dans la Mishnoh, alors que la Gamoro` n'est qu'un commentaire et développement de la Mishnoh, et n'est donc pas incluse dans l'expression « Tôroh Orale ». De ce fait, tout ce qui se trouve dans la Gamoro` n'est pas contraignant. Il faut faire le tri entre le contenu halakhique de la Gamoro` et son contenu midrashique et `aggadique.

Les Juifs qui croient que toute chose rapportée dans le Talmoudh est contraignante et vraie citent fréquemment le passage de Bakhôrôth 8a comme preuve de la capacité de nos Sages de déduire des faits scientifiques à partir uniquement de la Tôroh. Sur cette page du Talmoudh est rapporté un débat sur le temps de gestation du serpent, et le Talmoudh y affirmerait que le temps de gestation du serpent serait de sept ans. Et il y a deux semaines, j'ai reçu l'e-mail suivant de quelqu'un qui me demandait ceci : « Dans le commentaire de référence Bekhorot 8a sur Bereshit 3:14, Hazal enseignent que la gestation du serpent dure 7 ans. Or, la durée maximale de la gestation du serpent est inférieure à cela. Comment le Rov explique cela ? ». C'est une excellente question qu'a posée là cette personne.

Premièrement, ce passage de la Gamoro` attribut cette affirmation selon laquelle le temps de gestation d'un serpent serait de sept ans à Rébbi Yahôshoua´ ban Hananyo` ז״ל. Il n'a jamais été dit dans ce passage que ce serait la conclusion de HaZa''l ou même une tradition orale.

Deuxièmement, nous sommes face à une interprétation personnelle de Baré`shith 3:14 par Rébbi Yahôshoua´. Le Hotho''m Sôfér1 זצ״ל et le Ramba''m2, entre autres, affirment sans détour que ce genre de déduction est d'origine humaine et non Divine. Lorsque nos Sages expriment des positions scientifiques, ils peuvent avoir raison comme ils peuvent avoir tort, car ces déductions et interprétations ne sont pas d'origines Divines. Par exemple, l'exégèse talmudique faite sur la nature du firmament n'est absolument pas correcte, et ne peut donc être une tradition remontant au Sinaï. D'ailleurs, le Talmoudh dit noir sur blanc que cette exégèse sur la gestation du serpent est un enseignement qui remonte jusqu'à Rébbi Yahôshoua´ ban Hananyo`, sous-entendant par-là que personne avant lui n'avait jamais avancé une telle hypothèse sur la base de ce verset de Baré`shith 3:14. Cela est encore plus clair dans le Yalqout Shim´ôni3, qui rapporte une version différente de la Gamoro` susmentionnée :

Un certain philosophe cherchait à connaître la période de gestation du serpent. Il en observa certains qui s'accouplaient, les captura, les plaça dans un ustensile, et les nourrit. Lorsque les anciens arrivèrent à Rome, ils virent Rabbon Gamli`él et lui demandèrent « Après combien de temps un serpent donne-t-il naissance ? ». Il fut incapable de leur répondre, et son visage tomba4. Rébbi Yahôshoua´ le rencontra et lui demanda pourquoi il était si abattu. Il répondit : « On m'a posé une question, et je fus incapable d'y répondre ! ». Rébbi Yahôshoua´ lui demanda : « Et quelle était-elle ? ». Il répondit : « Après combien de temps un serpent donne-t-il naissance ? ». Rébbi Yahôshoua´ dit : « Après sept ans ! ». Rabbon Gamli`él lui demanda : « Comment le sais-tu ? ». Rébbi Yahôshoua´ répondit : « Le chien est un animal sauvage impur et donne naissance après cinquante jours, et un animal domestique impur donne naissance donne naissance après douze mois. Or, il est dit [au sujet du serpent] : ''Maudit sois-tu parmi tous les animaux domestiques et parmi tous les animaux sauvages des champs''.5 Tout comme un animal domestique est maudit sept fois plus qu'un animal sauvage, de même, le serpent est maudit sept fois plus qu'un animal domestique ». Vers la soirée, Rabbon Gamli`él sortit et leur répondit. [le philosophe] commença à cogner sa tête contre un mur et dit : « J'ai travaillé et me suis consacré à cela pendant sept ans, et voici que celui-ci vient et parvient à répondre aisément ! »

Nous pouvons clairement voir que cette conclusion de sept ans de gestation chez le serpent n'est pas une tradition orale remontant au Sinaï, mais bien le fruit des propres déductions et interprétations de Rébbi Yahôshoua´, à tel point que même Rabbon Gamli`él n'en avait jamais entendu parler avant que Rébbi Yahôshoua´ ne la lui apprenne.

Troisièmement, le Talmoudh lui-même affirme que les Sages n'avaient aucune tradition orale, ni même de sources de connaissances spéciales, concernant le monde naturel. Par exemple, le Talmoudh rapporte que les rabbins apprenaient de nombreuses informations relatives à l'agriculture auprès des descendants de Sé´ir. À une autre occasion, le Talmoudh rapporte que Rov ז״ל passa dix-huit mois avec un berger afin d'apprendre les différentes plaies pouvant affecter les brebis. Ailleurs, le Talmoudh rapporte que Rébbi Shim´ôn ban Halafto` ז״ל faisait de nombreuses expériences pour découvrir certaines informations. Le Talmoudh signale que le manque de connaissances que Rébbi Zéro` ז״ל avait des sciences naturelles le rendirent incapable de prendre des décisions halakhiques sur le sang menstruel. (Et cela dit en passant, le manque de connaissances scientifiques de l'écrasante majorité des rabbins d'aujourd'hui les discrédite totalement lorsqu'ils prennent des décisions relatives à la technologie, alors qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent. De même, puisque les Harédhim n’observent pas la création et ne s'y intéressent pas, allant jusqu'à bannir la science, ils ne sont pas crédibles dans bon nombre de domaine, comme par exemple lorsqu'il s'agit de déterminer la mesure de la taille d'une olive ou d'un œuf.) Et enfin, le Talmoudh lui-même rapporte que Rébbi Yahoudhoh Hannosi` ז״ל (le compilateur de la Mishnoh) considérait que plusieurs savants non Israélites avaient démontré que certains Sages étaient dans l'erreur concernant des sujets fondamentaux relatifs à l'astronomie. Dans la version même rapportée dans le Yalqout, nous voyons clairement que tous les Sages n'étaient pas capables de déduire de la Tôroh des choses relatives à la biologie, la zoologie, etc.

Après avoir dit tout cela, la gestation du serpent dure-t-elle réellement sept ans ?

Pour éviter de dire que des Sages ont pu commettre des erreurs, se tromper, etc. (alors que le Talmoudh contient un traité entièrement consacré aux erreurs halakhiques de nos Sages et la façon dont on les corrigeait, indiquant par-là qu'ils n'étaient pas infaillibles, contrairement à ce que croient les Harédhim, qui attribuent une qualité d'infaillibilité même aux rabbins d'aujourd'hui et à leurs Rébbé im. Les Sages étaient des êtres humains, et donc capables d'erreurs, et le Talmoudh n'a pas peur de l'affirmer), certains comme le Rov Shaya font des acrobaties pour ne pas répondre clairement à la question (voir ici).

Il a été confirmé que les serpents femelles donnent parfois naissance quelques années après l'accouplement. Cela semble dû à leur capacité à stocker du sperme. Il a été avancé que dans certains cas extrêmes, cela résultait même de la « momification » à long terme des embryons. Dans d'autres cas, il a été observé que des serpents étaient capables de se reproduire par parthénogenèse, c'est-à-dire sans mâle. Certains scientifiques avançaient dans le passé que tous les cas de femelles enceintes seules sont à la parthénogenèse, et non pas au stockage de sperme ou d'embryons d'une copulation antérieure. Mais récemment, des recherches génétiques ont montré que dans au moins certains cas, du sperme avait été stocké de copulations antérieures.

Néanmoins, bien que l'affirmation de Rébbi Yahôshoua´ semble être un exemple étonnant d'une information scientifique déduite à partir de la Tôroh elle-même, elle pose de nombreuses difficultés.

Premièrement, bien que dans un cas il fut rapporté qu'un acrochordus arafurae accoucha exactement sept ans après la copulation, ce fut un cas unique. Le temps de gestation maximum à avoir été observé est de neuf ans, et c'est produit avec un thamnophis. Là encore, un cas unique. La majorité des serpents ne stockent pas du tout de sperme, et même dans le cas de ceux qui le font, c'est généralement pour une période inférieure à sept ans. Il n'existe aucun type se serpent ayant une gestation de sept ans. Par contre, des serpents à un niveau individuel peuvent donner naissance n'importe quel nombre d'années après la copulation, de quelques semaines à neuf ans ou plus.

Deuxièmement, la source talmudique de l'affirmation faire par Rébbi Yahôshoua est une exégèse basée sur la comparaison de la gestation du serpent avec celle d'un âne, et la gestation d'un âne par rapport à celle d'un chat (ou d'un chien, dans la version du Yalqout), et il y est dit que la gestation d'un âne durant un an, celle d'un serpent dure sept fois plus, c'est-à-dire sept ans. Mais bien que la gestation d'un âne est bien d'un an, la période de gestation des chats dure entre 61 et 69 jours, tandis que celle des chiens dure entre 59 et 65 jours, ce qui est beaucoup plus que les 52 et 50 jours mentionnés dans ce passage de la Gamoro (le passage étant assez long, je ne l'ai pas traduit ici, mais j'invite tous ceux qui sont capables de lire Bakhôrôth 8a-b par eux-mêmes de le faire, même via un texte traduit. Certains sites proposent de lire le Talmoudh en anglais pour ceux qui ne seraient pas capables de le lire en araméen). Dans ce cas, les données sur les animaux utilisées par Rébbi Yahôshoua´ comme base de son exégèse sont incorrectes !

En conclusion, comme je l'ai dit à la personne qui m'a soumis cette question :
  1. Ce n'est pas HaZa''l qui ont dit que le serpent avait une gestation de sept ans, mais Rébbi Yahôshoua´ ban Hananyo` ;
  2. c'est une interprétation personnelle du verset de Baré`shith 3:14 que fit Rébbi Yahôshoua´, et non pas une tradition sinaïtique. Par conséquent, l'opinion qu'il avance n’implique que lui, et non HaZa''l ;
  3. le Hotho''m Sôfér et le Ramba''m (et d'autres Ri`shônim et `aharônim) que ce genre de passages talmudiques sont des déductions humaines et non pas d'origines Divines. Par conséquent, si ce genre de propos sont scientifiquement corrects, on peut les accepter, sinon on doit les rejeter. Il ne s'agit en aucun cas de passages halakhiques ;
  4. il ne faut pas croire que parce que quelque chose est rapporté dans le Talmoudh c'est que cela signifie qu'il s'agit d'une vérité absolue ou qui engage HaZa''l dans leur ensemble.

Dans le cas de la gestation du serpent, bien que parfois il peut être vrai qu'un serpent peut être en gestation pendant sept ans, en fin de compte il est faux d'affirmer que les serpents ont une période de gestation de sept ans, d'autant plus que les données sur lesquelles se base ce calcul n'étaient pas correctes.

La Tôroh Orale est la tradition qui s'est transmise sur l'application des Miswôth. Tout le reste rapporté dans le Talmoudh n'a pas de valeur contraignante. Voilà pourquoi les Ga`ônim et les Ri`shônim ne reprenaient du Talmoudh que le contenu halakhique, laissant de côté le contenu `aggadique et midrashique. C'est pour cela, par exemple, qu'il n'y a aucune `aggodhoh dans le Mishnéh Tôroh. Par contre, ceux qui veulent lire les `aggodhôth et les Midhroshim du Talmoudh, sans le contenu halakhique, peuvent évidemment lire le célèbre ouvrage intitulé עין יעקב « ´én Ya´aqôv » (que vous pouvez acheter en français notamment ici ou encore ici).

Il n'y a donc pas de honte à dire que certains de nos Sages ont pu commettre des erreurs ou se tromper, surtout dans des domaines n'ayant rien à voir avec la Halokhoh ! Vous pouvez donc dormir tranquille, car tout ce qui est dans le Talmoudh n'est pas contraignant. Ce sont en fait ceux qui ne reconnaissent pas cela, mais attribuent une origine Divine à chaque affirmation contenue dans le Talmoudh, qui sont dans des problèmes et sont confrontés à des contradictions entre ce qu'ils croient être Divin et la réalité. C'est ainsi qu'au lieu de reconnaître que certains Sages se sont trompés, bon nombre de Harédhim diront que ce sont simplement les scientifiques qui sont en retard et qui se trompent. Ironique de la part de gens qui, eux-mêmes, ne connaissent rien à la science !

1Dans son commentaire sur so` 5a
2Dans son introduction à son « Commentaire sur la Mishnoh »
3Baré`shith 3, `ôth 30
4C'est-à-dire qu'il en fut affligé

5Baré`shith 3:14

jeudi 1 octobre 2015

L'orthodoxie est traditionaliste, pas traditionnelle

ב״ה

L'orthodoxie est traditionaliste, pas traditionnelle


Cet article peut être téléchargé ici.

Avertissement : Je sais que les propos tenus dans cet article pourraient en heurter certains. D'autres pourraient même en conclure que je suis un ennemi du Judaïsme, un hérétique, etc. Par conséquent, si vous faîtes partie de ceux qui ont une foi aveugle dans les rabbins et qui croient dans la fausse doctrine des « Grands de la Génération », en leur infaillibilité et omniscience, je vous recommande de ne pas du tout le lire, car de toute façon aucune parole ne peut trouver grâce aux yeux de ceux qui considèrent vérité le mensonge, licite l'illicite. Ne prenez donc pas du tout la peine de lire ce qui suit et passez votre route !

  1. Introduction

Le terme « orthodoxie », tel qu'il est appliqué à une certaine approche du Judaïsme, est inapproprié et un faux ami. Il fut emprunté du Christianisme et finit par être utilisé pour décrire les Juifs qui, à la suite des défis majeurs que causaient la modernité, l'émancipation et la Haskoloh (le penchant juif du mouvement des Lumières et l'un des précurseurs du sionisme), restèrent loyaux aux croyances et pratiques juives traditionnelles.

Les Orthodoxes se considéraient eux-mêmes comme ne faisant simplement que poursuivre les voies d'antan de façon authentique. En fait, tout cela n'est que de la pure fiction et une fantaisie romantique. Le fait même d'être loyal à la tradition face aux changements de grande ampleur qui eurent lieu au dix-huitième siècle força la création d'un nouveau type de Judaïsme, qui était traditionaliste et non pas traditionnel !

La nouveauté du Judaïsme Orthodoxe peut aisément être démontrée en la comparant minutieusement au Judaïsme traditionnel qui l'a précédé. Une autre manière d'aisément démontrer la nouveauté du Judaïsme Orthodoxe consiste simplement à le comparer au Judaïsme traditionnel qui s'était poursuivi dans les pays Musulmans où les Juifs n'avaient pas du tout été affectés par la modernité. D'autres contre-argumentent en disant que l'Orthodoxie ne fut pas le fruit d'une lutte contre la modernité qui secouait le Judaïsme européen mais qu'elle est née de spécificités subculturelles juives et qu'elle reflète les différences inhérentes entre les traditions séfarades et ashkénazes. Mais c'est complètement faux !

Dans cet article, nous explorerons d'abord l'origine historique, après quoi nous passerons en revue les diverses caractéristiques de l'Orthodoxie.

  1. Le cadre historique

Pendant des siècles, les Juifs en Europe ont vécu dans un isolement géographique, économique et culturel par rapport à la société non juive, dans laquelle ils jouissaient de droits on ne peut plus limités. La loyauté envers la tradition allait de soi pour tous ; après tout, il n'y avait pas d'autres options réalistes. Le programme éducatif était largement limité aux textes rabbiniques traditionnels.

Mais le Siècle des Lumières causa d'énormes changements. Les Juifs européens influencés par les valeurs des Lumières lancèrent la version juive des Lumières, la השכלה « Haskoloh » (du terme שכל « Sakhal », qui signifie « intelligence », « raison », « intellect »), dans laquelle il y avait un grand désir d'élargir le cadre éducatif et s'intégrer dans la société non juive. Les Lumières culminèrent pour les Juifs en leur émancipation politique et sociale. Pour la première fois, les Juifs d'Europe avaient à leur disposition plusieurs options différentes.

Il y eu d'autres ramifications dramatiques de la modernité sur les sociétés traditionnelles. Avant, la richesse limitée que certains avaient pu engranger était toujours connectée aux valeurs spirituelles de la communauté ; les riches se mariaient aux filles ou fils d'érudits, et utilisaient leur richesse pour le bien-être général de la communauté religieuse. Mais l'augmentation des opportunités économiques et culturelles du dix-huitième siècle signifiait qu'il y avait à présent de nouvelles voies pour prospérer et obtenir du prestige qui étaient totalement distinctes et séparées de la communauté.

Au milieu de cette crise pour la tradition, une figure importante émergea. Le rabbin Môshah Sôfér ז״ל (surnommé le « Hotho''m Sôfér », 1762-1839), rabbin de la communauté de Presbourg, est universellement reconnu comme étant la figure centrale dans l'évolution de l'Orthodoxie. Ce furent ses déclarations et approches qui menèrent vers ce sentier nouveau. Mais par honnêteté, il est très important de signaler et rappeler que bon nombre des déclarations qu'il fit n'étaient simplement que de la rhétorique destinée à donner le ton de l'Orthodoxie, et non pas des décisions concrètes et irréfutables. (Nous verrons plus bas le ridicule dans lequel on peut tomber en prenant ses déclarations à la lettre, ou les considérer comme étant des instructions claires à suivre.)

Un portrait du Hotho''m Sôfér

Le passage du Judaïsme traditionnel à l'Orthodoxie ne se fit pas au même moment à travers toute l'Europe. L'Orthodoxie était une réaction à la modernité et l'émancipation, et ces deux facteurs n'affectaient pas toutes les communautés juives de façon équitable ou simultanément. Par exemple, l'Orthodoxie ne commença en Autriche-Hongrie que dans les années 1840, alors qu'elle n'arriva en Russie-Pologne qu'à la fin du dix-neuvième siècle, avec une poche de résistance traditionnelle (ceux qui refusèrent d'adhérer à l'Orthodoxie et continuèrent à pratiquer le Judaïsme tel qu'il avait toujours été pratiqué jusque là) qui persista même jusqu'au début du vingtième siècle.

  1. Définir l'Orthodoxie

Il existe quelques caractéristiques que l'on attribue généralement à la communauté Orthodoxe. Citons parmi celles-ci son traditionalisme, sa pratique d'isolement par rapport au reste de la communauté juive, son approche du processus halakhique, son opposition aux études profanes (non religieuses), et le rôle nouveau qu'elle accorda à la Yashivoh. Nous allons explorer en détails chacun de ces points et en vérifier la pertinence ou pas.

  1. Le traditionalisme

La caractéristique principale que l'on attribut à l'Orthodoxie est son traditionalisme. Ceux qui parlent de l'Orthodoxie sans recul ou objectivité disent toujours qu'elle a consciemment préservé la « tradition » face à des alternatives malsaines et qu'elle est viscéralement opposée à toute forme de changement. C'est ainsi que le cri de ralliement de l'Orthodoxie est la fameuse phrase rédigée par le Hotho''m Sôfér : « Tout ce qui est nouveau est interdit par la Tôroh ! ».

C'est sur base de cette déclaration que l'Orthodoxie dit s'opposer à tout changement par rapport au Judaïsme traditionnel. Malheureusement, cette phrase du Hotho''m Sôfér a été dévoyée et continue à l'être jusqu'à nos jours. S'appuyant sur elle, de nombreux Juifs Orthodoxes, principalement chez les Hasidhim, peuvent aller jusqu'à considérer à la limite de l'hérésie le simple fait de manger du poisson avec des couverts, car jusqu'à la création des couverts le poisson se mangeait avec les mains. Beaucoup insistent donc pour continuer à manger le poisson avec les mains et voient comme un moderniste quiconque utiliserait des couverts. (Moi-même je le mange avec les mains, mais uniquement parce que c'est plus pratique pour moi, et non pas parce que ce serait de l’innovation d'utiliser une fourchette et un couteau pour manger le poisson.) Par contre, boire leur soupe à la cuillère, comme par hasard ils n'y voient aucun soucis, alors que les cuillères n'ont pas toujours existé ! Dans les temps passés, il est arrivé que des Shôhtim (bouchers) soient excommuniés dans la ville russe de Loubavitch pour le simple fait de porter des bottes ! En effet, les Hasidhim d'antan considéraient les bottes comme une innovation, et quiconque en portait était considéré comme ayant été influencé par la Haskoloh et la modernité. Jusqu'à aujourd'hui, de nombreux Orthodoxes refusent d'employer un parapluie lorsqu'il pleut, car cet objet est de l'innovation. (Par contre, ils n'ont pas de problèmes à porter des montres, des chemises, etc.) Dans certaines communautés, porter un slip est un crime grave, car le slip est une innovation par rapport au caleçon ou la culotte courte. Mais porter un chapeau noir et un long manteau sur le modèle de la noblesse germanique ne leur pose aucun problème (voir ici et ici), tout comme le fait d'utiliser des plaques de Shabboth, ou encore porter une perruque (voir ici) ! Et les exemples du ridicule et de la contradiction dans lesquelles s'enfoncent les dits Orthodoxes sont légions. Ce ne sont pas à ses sottises que pensait le Hotho''m Sôfér, un esprit brillant, lorsqu'il a déclaré que « Tout ce qui est nouveau est interdit par la Tôroh ! ». En réalité, sa phrase est tout à fait exacte, mais c'est l'application qui en a été faite qui est tordue et inexacte !

En fait, en dépit de cette opposition déclarée au changement, il est faux de prétendre que l'Orthodoxie s'opposa à tout changement. La vérité est que de nombreux changements ont été opérés dans le Judaïsme traditionnel sous prétexte de s'opposer à tout changement. Ce traditionalisme extrême était en lui-même une nouveauté ! La nature réactionnaire de l'Orthodoxie impliquait de transformer la tradition même qu'elle prétendait protéger. Le vrai combat de l'Orthodoxie consistait à s'opposer aux changements qui venaient de l'extérieur et non à ceux qu'eux-mêmes décidaient de faire dans le Judaïsme. C'est la malhonnêteté de l’Orthodoxie. C'est pour cela que le Judaïsme Orthodoxe est traditionaliste et non traditionnel. Ce sont ses pratiques qu'elle cherche à préserver et non la tradition juive !

Cette caractéristique de l'Orthodoxie est née non seulement en réponse aux changements spécifiques qui se produisaient dans le monde en général et se frayaient un chemin dans la communauté juive, mais également en réponse à l'idée moderne selon laquelle le changement et le progrès sont des aléas normaux de la vie, voire même des idéaux. Et c'est là que l'Orthodoxie diffère des réponses données avant elle face aux menaces contre le Judaïsme. Avant l'Orthodoxie, des idéologies alternatives, du Karaïsme au Christianisme, se présentaient comme des traditions rivales dotées d'une plus grande authenticité. Les rabbins répondaient à cela sans opérer le moindre changement dans les croyances et pratiques juives, mais simplement en mettant en avant l'exactitude de notre tradition et en répondant point par point aux critiques soulevées par ces mouvements alternatifs vis-à-vis de notre foi, pratique et tradition. Changer le Judaïsme face à ces menaces n'était pas envisageable, puisque notre foi était solidement enracinée dans la tradition et que l'on n'avait pas à en rougir ni se sentir menacés par des mouvements proposant des réponses alternatives aux nôtres. C'est ainsi que plusieurs ouvrages intelligents furent publiés pour répondre aux attaques diverses contre notre foi et exhorter les Juifs à rester fidèles et fiers de leurs pratiques. Citons par exemple les Devoirs du Cœur, le Kouzari ou encore le Guide des Égarés. Par contre, la Modernité et la Réforme défendaient l'idée selon laquelle la tradition devait souvent être abandonnée et l'on devait embrasser le changement. Ce fut donc l'idée de changement en elle-même qui était combattue par l'Orthodoxie. Par conséquent, un changement des mouvements alternatifs amenait l'Orthodoxie à procéder à des changements subtils afin de paraître différente des mouvements alternatifs !

Comme la plupart des religions, le Judaïsme fut toujours quelque peu conservateur. Il avait une approche anti-progressive basée sur la doctrine de la supériorité des anciens. Néanmoins, cela n'empêcha jamais d'accepter des changements qui ne menaçaient pas cette doctrine. Et le Judaïsme pré-Orthodoxie n'empêcha également jamais les tentatives de restaurer des traditions anciennes qui avaient été oubliées ou négligées. Prenons comme exemple des figures pré-orthodoxie telles que le Ri''f זצ״ל, le Ramba''m זצ״ל et le Go ôn de Wilno` זצ״ל. Ils utilisèrent leur connaissance profonde du Talmoudh et des traditions anciennes authentiques pour s'opposer à certaines pratiques en vogue à leurs époques et faire la promotion d'autres pratiques halakhiques qui avaient été négligées par la majorité. Ayant eu en leur possession des manuscrits très anciens, ils se permirent également de corriger certains passages de la Mishnoh et du Talmoudh qui, jusqu'à avant eux, étaient problématiques dans la façon dont ils avaient été imprimés jusqu'alors. Tous ces changements étaient bénéfiques, car ils renforcent notre attachement à la Tôroh authentique et aux instructions de nos Sages, nous connectant donc davantage aux anciens, qui étaient de loin plus proches de Dieu et du Judaïsme authentique que nous ne le sommes aujourd'hui. Mais de tels actes ne pourraient jamais se faire dans la communauté Orthodoxe, qui place une importance sans précédent sur les pratiques et textes actuels (et ne prend plus compte des pratiques et textes passés), simplement par peur du moindre changement ! Dans la communauté Orthodoxe, le concept de מסורה « Masôroh » (tradition) ne se réfère pas à la tradition reçue au Sinaï par l'intermédiaire de Môshah Rabbénou ע״ה, mais au statut-quo, c'est-à-dire à ce que « nous faisons aujourd'hui » et non pas à ce qui était fait historiquement et traditionnellement !

Un autre exemple : en dépit de l'enseignement talmudique selon lequel il est strictement interdit de dévier de la formule et du format de la prière instituée par les Hommes de la Grande Assemblée, il y a eu d'innombrables autorités qui ont contourné cette interdiction et contribué à faire divers changements dans les prières quotidiennes, ajoutant sans cesse chaque fois plus de prières, changeant la façon dont les bénédictions du matin étaient faites, etc. Les Kabbalistes inventèrent l'office de la Qabbalath Shabboth au seizième siècle, et ajoutèrent de nombreux Piyoutim à la liturgie. Et à Bagdad, au dix-neuvième siècle (où la modernité n'avait qu'une influence toute relative et où l'Orthodoxie n'avait pas encore été créée), Rabbi Yôséf Hayim ז״ל (surnommé le « Ban `ish Hay », 1832-1909) inventa une nouvelle forme de prière du Hallél spécifiquement pour Tou BiShavat. Et avec l'institution de l'Orthodoxie en Europe, opérer le moindre changement dans la liturgie est officiellement devenu inacceptable. De ce fait, quand les Orthodoxes s'opposent au retrait de bon nombre de prières inutiles du Siddour ou du Mahzôr, ou au fait de faire les bénédictions du matin à la maison au moment où l'on accomplit les actes pour lesquels on bénit (et non pas les réciter comme dans une liste, que l'on ait accompli ou pas ces actes. Voir ici), ou au fait de raccourcir les offices de Rô`sh Hashonoh (voir ici pour la bonne approche du Go`ôn de Wolno` sur cette question), sous prétexte de la tradition, ils ne sont pas en train de nous dire qu'il s'y opposent parce que c'est ainsi que les choses ont toujours été, mais simplement parce qu'eux ont décidé que tout changement qui viendrait depuis que l’Orthodoxie fut instituée devrait être traité comme inacceptable (peu importe que ce changement soit exigé et requis par le fait que la pratique actuelle est erronée). Ils ne sont donc pas les garants de la tradition, mais de leur traditionalisme ! Ils ne sont pas des garants de la vérité, mais de leur vérité. Ils ne prêchent pas la Tôroh d'HaShem et la Halokhoh de nos Sages, mais leur version falsifiée de la Tôroh et de la Halokhoh !

  1. La ségrégation

Avant le dix-huitième siècle, un Juif était simplement un Juif, sans autre qualificatif (excepté pour ceux qui adhéraient à des traditions alternatives afin de se distinguer des Juifs traditionnels, comme par exemple les Karaïtes). Il n'y avait donc pas de mouvements, de branches, etc. Il y avait des Juifs qui étaient plus strictes et d'autres qui l'étaient moins, mais tous étaient croyants et pratiquants, et bien intégrés dans la communauté juive. Dans le monde séfarade et oriental, il n'y avait jamais eu de Judaïsme Orthodoxe, Judaïsme Ultra-Orthodoxe, Judaïsme Moderne, etc. Et c'était le cas également en Europe. Aucun uniforme spécifique n'était requis pour être considéré membre de la communauté, tous n'allaient pas à la Yashivoh, etc.

Mais désormais, les Juifs Orthodoxes s'identifient eux-mêmes par le nom de leur groupe (Belz, Loubavitch, Litvaq, Satmar, Harédhi, etc.), s'attribuent un uniforme que doivent porter les membres du groupe et s'organisent eux-mêmes comme une communauté distincte du reste des Juifs.

Un exemple frappant de ce changement émerge d'une responsa d'une grande autorité halakhique pré-orthodoxie, le Rov Ya´aqôv Reischer (1661-1733).1 On lui posa une question sur un projet de déclarer non Koshér la viande qui était abattue dans des villages reculées par des Juifs qui n'étaient pas suffisamment érudits et « pieux ». Le Rov Reischer condamna vigoureusement cette approche. Puisant dans le Talmoudh, il expliqua qu'il ne fallait causer du ressentiment à personne, qu'il fallait prendre en compte les besoins des voyageurs qui s'arrêteraient dans de tels villages pour une raison ou une autre, et plus important encore que la communauté juive doit être unie et ne pas se diviser en groupes ayant des normes halakhiques différentes. Inutile de dire que de telles divisions en groupes distincts étaient non seulement acceptables pour l'Orthodoxie, mais étaient même une marque déposée de l’Orthodoxie elle-même. Il suffit de voir les divisions parmi les Hasidhim (parfois même au sein d'une même communauté hassidique) ou le fait que partout où ils s'installent, les Harédhim se mettent toujours en marge des institutions juives locales et créent leurs propres réseaux. Cela n'a rien à voir avec le fait que les autres Juifs seraient égarés (même si les Harédhim aiment montrer qu'ils sont les seuls Juifs respectueux de la « tradition » et les plus « pieux » des Juifs) ; c'est juste que les autres Juifs ne sont pas comme eux et ne se soumettent pas à leurs normes. Car chaque fois que la communauté juive locale accepte de mettre à sa tête un Harédhi, les Harédhim acceptent de se fondre dans la communauté locale, puisque c'est eux qui la dirigent. Mais lorsque la communauté locale refuse de mettre à sa tête un Harédhi et laisser les Harédhim dicter leur lois, les Harédhim se mettent en marge et refusent toute relation avec la communauté locale. C'est donc juste une question de pouvoir, pas de piété, puisque même entre eux ils se subdivisent en groupes exclusifs (c'est-à-dire en groupes Harédhim qui excluent les autres Harédhim non membres du groupe) dotés de leurs propres synagogues, institutions, écoles et même partis politiques !

  1. L'attitude vis-à-vis de la Halokhoh

En raison de sa doctrine de l'affaiblissement des génération, selon laquelle puisque les générations actuelles font face à des défis auxquels n'étaient pas soumises les générations passées, et étant donné ce qu'elle perçoit comme une baisse du niveau de l'attachement des gens envers la Halokhoh, l'Orthodoxie a développé sa propre approche nouvelle de la Halokhoh. Cela s'exprime de diverses manières. Par exemple, des normes qui jusqu'alors n'étaient destinées qu'à une élite et une poignée de gens seulement furent depuis lors présentées comme devant être la norme pour tout le monde, ce qui a pour effet que tout le monde doit vivre selon ces normes-là pour être considéré comme un bon Juif. Ce qui, jusqu'alors, n'était destiné qu'aux Talmidhé Hakhomim fut imposé à tout le monde. L'Orthodoxie pencha de façon générale vers la rigueur, un changement que le Hotho''m Sôfér lui-même décrivit comme une contre-mesure intentionnelle face au laxisme spirituel de la génération.2 Un exemple concret de la manière dont cette radicalisation s'est progressivement emparée du monde Orthodoxe peut se voir en parcourant les responsas Orthodoxes sur la question de la permissivité du fait d'allumer et éteindre des lampes électriques durant un Yôm Tôv. Parmi les autorités Nord-africaines et orientales, tous permettaient d'allumer des lampes électriques durant un Yôm Tôv, et la majorité permettait également de les éteindre. À l'inverse, seulement quelques autorités rabbiniques européennes permettaient d'allumer des lampes électriques durant un Yôm Tôv et pratiquement aucune ne permettait de les éteindre. (Cela dit en passant, l'une des choses étonnantes avec les rabbins qui disent que l'électricité est du feu est qu'ils interdisent d'accomplir la Miswoh d'allumer les bougies de Hanoukkoh avec des chandeliers électriques, parce que ce n'est pas considéré comme du feu. Cherchez l'erreur !)

Une caractéristique distinctive de l'approche Orthodoxe vis-à-vis de la Halokhoh était que face au nombre important de gens qui se refusaient à suivre certaines pratiques parce qu'elles n'étaient que des coutumes ou des instructions émanant des rabbins et étaient donc moins importantes, l'Orthodoxie répondit en canonisant le Shoulhon ´oroukh (qui, à l'origine, n'est pas vraiment un livre de Halokhoh, mais un rassemblement des coutumes qui prévalaient en terres espagnoles du temps de Rabbi Yôséf Qa`rô ז״ל), l’élevant ainsi au rang de Halokhoh (alors que la vérité est que les Orthodoxes eux-mêmes ne suivent pas le Shoulhon ´oroukh lorsqu'il contient des décisions qui vont à l'encontre de leur façon de pratiquer le Judaïsme. Par exemple, le Shoulhon ´oroukh s'oppose aux Kapporôth. Mais parce que l'Orthodoxie veut garder la pratique des Kapporôth, elle va se baser sur le commentaire de Rabbi Môshah ´issarlès ז״ל, qui s'opposait à cette décision du Shoulhon ´oroukh. Ils font la même chose lorsqu'on leur cite d'autres passages du Shoulhon ´oroukh qui ne vont pas dans leur sens ; ils vous citent un autre rabbin qui n'était pas d'accord avec Rabbi Yôséf Qa`rô. La canonisation du Shoulhon ´oroukh n'en est que plus ironique et cela montre bien que ce n'était qu'un geste politique et non religieux. Voir notamment l'article intitulé « Renverser la hiérarchie »), et faisant des instructions rabbiniques des lois bibliques. Plusieurs exemples pourraient être cités, comme l'interdiction de consommer des Qitniyôth durant Pésah, le fait d'avoir de la vaisselle distincte pour la viande et le lait, se couvrir constamment la tête quand on est un homme, la pratique de la Bar Miswoh (voir ici), ou encore celle de la Masisoh Bappéh.

D'ailleurs, l'exemple de la Masisoh Bappéh est très révélateur. Premièrement, cette expression n'apparaît jamais dans le Talmoudh et les écrits des Ri`shônim. Ils parlaient simplement de מציצה « Masisoh », de la racine יצא, qui signifie « sortir », « extraire », « quitter ». La Masisoh était simplement la pratique consistant à retirer le sang du pénis du bébé après qu'il ait été circoncis. Le Talmoudh n'a jamais dit que cela devait se faire avec la bouche. En fait, du contexte et des mots même employés par le Talmoudh, il est clair que l'on parle de retirer ce sang à l'aide d'un tissu, par exemple. Et cela est même très clair des écrits du Ramba''m, dans sa description de la Miswoh de la Miloh. En outre, le Talmoudh explique que cette pratique était requise afin d'éviter toute complication au niveau de la santé de l'enfant (Pour un article sur le sujet, voir ici.) Par contre, au lieu de préserver la santé de l'enfant, la Masisoh Bappéh (l'extraction avec la bouche) soumet l'enfant à des risques inconsidérés, comme la contraction de l'herpès et d'autres maladies. Au dix-huitième siècle, les gens se rendirent compte que la pratique causait des infections et des milliers de bébés à travers l'Europe décédèrent à la suite de la Masisoh Bappéh. Lorsqu'on lui posa la question de savoir s'il fallait continuer à faire la Masisoh Bappéh, le Hotho''m Sôfér répondit intelligemment et simplement qu'étant donné que la Masisoh fut requise pour des considérations médicales, la pratique pouvait être abandonnée si des médecins estimaient qu'elle était dangereuse. (Il est donc ironique de s’accrocher à la phrase du Hotho''m Sôfér selon quoi « Tout ce qui est nouveau est interdit par la Tôroh » pour interdire tout changement, comme le font les Orthodoxes. C'est pour cela que nous avions précisé plus haut que le Hotho''m Sôfér n'est pas à l'origine de l'Orthodoxie, mais que ce sont plutôt ses phrases, ou les manipulations faites de ses phrases, qui ont servi de base à l'Orthodoxie.) Par contre, pour son disciple Rabbi Môshah Schick (surnommé le « Mahara''m Schick », 1807-1879), la situation était différente. Dans sa génération, la Masisoh Bappéh était devenue un point que tentaient de faire abolir les Libéraux de la pratique juive. C'est pour cela que le Mahara''m Schick appliqua la fameuse phrase de son mentor à ce problème, et décrivit la pratique de la Masisoh Bappéh comme une Halokhoh LaMôshah MiSinay (une loi reçue de Môshah Rabbénou au Sinaï). Donc, juste parce que les Libéraux voulaient l'abolir, les Orthodoxes ont changé le Judaïsme et ont donné à cette pratique un statut obligatoire non négociable, se distinguant encore plus des Libéraux.

Ainsi, il est faux de considérer l'approche halakhique de l'Orthodoxie comme étant traditionnelle. Il est plus exact de dire qu'elle invoque plutôt des considérations méta-halakhiques formulées directement en réponse à ce qu'elle perçoit comme un affaiblissement potentiel de la religion (qu'elle a façonnée, et non de la religion authentique).

  1. Opposition à la connaissance profane

À des époques antérieures à l'Orthodoxie, comme dans l'Espagne du quatorzième siècle ou l'Italie du seizième siècle, les Juifs excellaient dans la connaissance profane. Mais de façon générale, avant le dix-huitième siècle, les Juifs d'Europe n'avaient simplement pas la possibilité de s'adonner à des études profanes, non pas parce que la Halokhoh l'interdisait, mais simplement en raison des mesures de ségrégation existant contre les Juifs. Ensuite, avec les Lumières, les portes de la connaissance profane s'ouvrirent. En réponse à cela, et pour se distinguer à nouveau des Libéraux et de la Haskoloh, l'Orthodoxie s'opposa vigoureusement à l'étude des connaissances profanes.

Bien que certains des successeurs du Hotho''m Sôfér cherchèrent à le décrire comme étant un farouche opposant aux études profanes, c'est loin d'être le cas. Le Hotho''m Sôfér lui-même était bien versé dans les matières profanes, les considérait comme étant utiles à la compréhension de la Tôroh, et approuvait les études profanes pour quiconque avait des bases religieuses solides. En fait, ce fut l'attitude de la quasi-totalité des néo-Orthodoxes, qui non seulement approuvaient les études profanes, mais les encourageaient également. Plusieurs des descendants du Hotho''m Sôfér continuèrent à activement soutenir les études profanes. De ce fait, il est difficile de décrire l'opposition à la connaissance profane comme étant une caractéristique de l'Orthodoxie. De tout temps, nous avons eu des rabbins et Juifs éminents bien versés dans les sciences profanes. Par contre, il est vrai que dans les milieux hassidiques, cette opposition est farouche, mais plus particulièrement dans les mouvements Ultra-Orthodoxes hongrois.

  1. Le rôle de la Yashivoh

La Yashivoh est une très ancienne institution juive, existant même durant l'ère talmudique. C'est dire donc qu'elle remonte à des millénaires. Cependant, sa nature, son rôle et son importance ont significativement changé depuis l’avènement de l'Orthodoxie.

La Yashivoh la plus importante fut celle établie par le Hotho''m Sôfér lui-même à Presbourg. Cela mena à la création de nombreuses autres Yashivôth en Hongrie basées sur le même modèle, ainsi que l'établissement par Rabbi Shalômôh Breuer (qui fut un élève de la Yashivoh de Presbourg) d'une Yashivoh à Francfort. Toutes ces Yashivôth étaient plus grandes que celles des générations antérieures, ce qui fut rendu possible grâce à la prospérité économique nouvelle dans la communauté juive. Ces Yashivôth parvinrent également à attirer des étudiants venus de loin, grâce à la liberté de circuler librement qui avait été octroyée aux Juifs.

Dans les générations antérieures, la Yashivoh n'était rien d'autre qu'un composant supplémentaire de la communauté, s'occupant de ses besoins spirituels et préparant ses étudiants à leur rôle dans la communauté. Chaque étudiant de passage était ainsi absorbé dans la communauté locale. Mais certains disent que la nouvelle Yashivoh de l'Orthodoxie était un cadre élitiste et distinct, une communauté d'érudits, qui était séparé du reste de la communauté et possédait sa propre hiérarchie. Dans ce nouveau système, les étudiants n'étaient pas préparés pour leur rôle dans la communauté, mais étaient plutôt délibérément isolés de la communauté afin de pouvoir étudier la Tôroh suivant leurs propres idéaux. On dit que c'était vrai pour les Yashivôth lituaniennes, et encore plus pour les Yashivôth hongroises. Certains attribuent ce besoin de créer une forteresse spirituelle en raison de la modernité qui menaçait la communauté juive.

À l'inverse, d'autres doutes que les changements aient été significatifs, voire même réels. On peut noter que bon nombre des étudiants sortis de la Yashivoh de Presbourg occupèrent des positions rabbiniques importantes dans la communauté de Presbourg, démontrant par-là que le rôle de la Yashivoh restait de servir l'ensemble de la communauté. Il n'est donc pas évident de déterminer l'importance d'éventuels changements dans le système de Yashivôth du dix-neuvième siècle. Par contre, une chose est certaine ; un changement dramatique dans le rôle de la Yashivoh s'est produit au vingtième siècle avec la montée en puissance du Judaïsme Ultra-Orthodoxe. Ces Yashivôth ne servent plus à profiter à l'ensemble de la communauté mais au groupe distinct auxquelles ces Yashivôth appartiennent. Ces Yashivôth n'enseignent plus la Tôroh et la Halokhoh d'une manière objective, mais suivant les doctrines du groupe auxquelles elles sont affiliés. C'est ainsi que des milliers de jeunes sortent des Yashivôth avec une connaissance médiocre de la Tôroh et de la Halokhoh, mais ont été formatés pour débiter les idéologies du Rébbé, du Rabbin Untel, etc. Les doctrines contraires au groupe sont censurées et les étudiants apprennent à réfléchir, non pas comme des Juifs, mais comme des membres de leur groupe particulier. C'est ainsi que l'on se retrouve avec des centaines de groupe dits « Orthodoxes » ayant chacun leur « Tôroh » et leur « Halokhoh ». Mais la Tôroh d'HaShem, la Halokhoh du Talmoudh et les explications des Ri`shônim, tout le monde s'en moque !

En conclusion, l'Orthodoxie n'est pas traditionnelle mais traditionaliste. Et bien qu'elle prétende lutter contre la modernité, elle est elle-même un phénomène moderne déviant.

Dans le même ordre d'idée, voir l'article intitulé « Comment les rabbins et d'autres ont changé le Judaïsme ».

1Responsa Shévouth Ya´aqôv 2:58
2Voir dans Responsa Yôréh Dé´oh 60, ainsi que dans Kan Sôfér, Lettre 61, pages 54-56
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